Dunkerque, la pêcherie sabordée

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS

En avril, les marins de Dunkerque bloquaient leur port pour protester contre les restrictions imposées à leurs pêches.
Deux mois après, et en dépit des promesses d’aide de l’Europe, l’inquiétude reste de mise. Reportage.

À l’arrière de la Fanie-Clément qui chaloupe dans l’air bleu du matin, le travail s’exécute en silence, une clope au bout des lèvres. On relève les filets, tirant sur les trémails d’un bras et puis de l’autre, comme peignant la tignasse d’un dieu marin groggy par des orgies nocturnes. La récolte de la nuit n’est pas miraculeuse. La sole est lunatique. Un jour fait carton plein et l’autre fait torchon. Le printemps, d’ailleurs, n’est pas la bonne saison. Cet hiver, en revanche, c’était une autre histoire. « On n’aura jamais vu autant de poissons que cette année », raconte Fabrice Persine, trente ans et copropriétaire du chalutier avec son père, Jean-Louis, qui tient la barre. « En janvier-février, les bateaux rentraient chaque jour avec des centaines de kilos à leur bord. » Sans compter ceux rejetés par brassées à la baille, sous le nez des contrôleurs. « Pour respecter les quotas épuisés… » Alors elle a bon dos, la pénurie de sole. Voilà ce qui s’entend, à traîner près du port de Dunkerque, deux mois après que les pêcheurs en ont bloqué l’accès. En avril, les marins, chauffés par les restrictions imposées à leur pêche, sortaient leurs chalutiers et les entassaient aux portes de la rade, empêchant tout trafic pendant deux jours.

Les bateaux, à présent, dodelinent vaguement dans un cliquetis de poulies, serrés comme des sardines en bout d’appontement. Ils attendent la prochaine marée. Ou le prochain vent de colère. Ce n’est pas un pronostic. C’est juste que l’on ne voit pas, ici, quoi faire d’autre pour empêcher les choses de suivre un cours acté par les plus hautes instances. « Nous sommes pris dans un plan de gestion globale », résume Philippe Nowé, président du comité local des pêches. « L’Europe fixe de grandes orientations au sacrifice des spécificités locales. » La pêcherie de Dunkerque compterait parmi les immolées.

Sur sa zone attitrée - la IVc, un bout de mer du Nord qui borde le Pas-de-Calais -, le quota de cabillauds ne vaut déjà plus rien. Les pêcheurs ne misent que sur la sole, qui constitue 80 % de leur chiffre d’affaires. Et voilà que l’Europe leur impose fermement de n’en récolter que 133 tonnes par an. Soit 7,4 tonnes de soles pour chacun des dix-huit chalutiers de Dunkerque. Vendues à 10 euros le kilo, le chiffre d’affaires annuel tomberait à moins de 80 000 euros par bateau, dont 60 % dédiés aux charges, le reste à partager entre des équipages d’environ cinq personnes. « Nous ne sommes pas contre les quotas », précise Philippe Nowé. « Mais ceux-là ne nous permettent pas de vivre. Nous avons besoin de 700 tonnes par an. On le sait depuis toujours et l’État le sait aussi. »

C’est dit sans être dit : si les quotas ne sont pas une nouveauté, personne, jusqu’alors, ne les respectait. Ni les pêcheurs, ni les contrôleurs. Pas même l’État, taxé d’hypocrisie. On s’arrangeait avec les règlements. On déclarait collecter en zone VIIb, plus bas dans le Boulonnais, quand le quota de la IVc est atteint dès avril. On troquait un carrelet contre une sole, une sèche contre un cabillaud. « La France validait des transferts de quotas avec d’autres pays et nous couvrait vis-à-vis de l’Europe », explique-t-on.

Las, les règles ont changé. L’Europe menace la France de sanctions et la France passe le message à ses pêcheurs. Les contrôles se multiplient, en mer ou sur les quais. De l’amende à la saisie de la pêche, la pénalité, encore rare, peut être lourde. « On le sait : les élections européennes passées, ils ne nous feront plus de cadeau… »

La ressource halieutique est en déclin : voilà l’argument justifiant les rigueurs. Ici, il passe pour entourloupe. Leur zone de pêche, ils la partagent avec la Belgique, le Danemark et les Pays-Bas. Et les plus gros dragueurs ne sont pas Dunkerquois. « Nous revendiquons 700 tonnes de soles ? À eux seuls, les Pays-Bas ont le droit d’en pêcher 10 500 tonnes », reprend Fabrice Persine. Les armateurs néerlandais défilent jusqu’ici avec des bateaux de 45 mètres de long, équipés de tangons, capables de racler le fond des mers dix-huit heures d’affilée.

La formule s’est répandue sur le port : « Eux chassent, nous pêchons. » Le plus gros bateau, à Dunkerque, mesure 18,5 mètres. « Et nos filets posés la nuit ne pêchent qu’une heure et demie, quand la marée les soulève. »

On énumère les contraintes, de plus en plus nombreuses. Les permis de pêche spéciaux (PPS), qui dictent le nombre de sorties autorisées dans l’année. « Au début, ils étaient sans limites. Puis ils sont passés à 265 jours par an. Maintenant, ils sont à 205 », explique Philippe Nowé. Il y a également les maillages, calibrés en fonction de chaque espèce : 90 mm pour la sole, 140 mm pour le cabillaud. « Si l’on n’a que des filets à sole, on n’a pas le droit de dépasser 30 % de pêche accessoire (capture d’autres espèces - NDLR) sous peine d’amende », poursuit le président. « Mais si l’on a plusieurs types de filet, notre PPS tombe à 140 jours. » Absurde, quand les prises varient en fonction des saisons. « En mai-juin, les perches arrivent et les soles se barrent… » Philippe Nowé le dit et le répète : les normes européennes, il veut bien. « Mais celles-ci ne sont pas adaptées à la pêche artisanale. » On redoute qu’elle ne coule, emportant avec elle la coopérative de ventes. Cinq cents emplois, à vue de nez.

Ancien docker et vieux loup de mer, cégétiste philosophe qui a fait de Pulitzer et d’Engels ses auteurs de chevet, Patrice Haezebrouck avait senti le vent venir. Depuis 1957, en fait, et le traité de Rome qui attribuait la pêche aux Pays-Bas et dédiait à la France l’agriculture et le tourisme. De là, les choses ont décliné. Lui se souvient d’un temps où les chalutiers débarquaient leurs tonnages de poissons sur des quais grouillant de monde. « Dunkerque n’a jamais été un très gros port de pêche, mais l’activité marchait bien », explique-t-il. Tout cela est perdu. En dix ans, le nombre de bateaux est tombé de 32 à 18. « On a été recasé en bout de port, dans le rang des oublis. »

Il l’assure : en dépit des promesses d’aides, ni la France, ni l’Europe ne veulent sauver les petites pêcheries. Votée en novembre 2008, la prime à la casse en est une preuve, qui prévoit de subventionner les sorties de flotte pour un montant global de 47 millions d’euros. Pour Dunkerque, les desseins locaux font la suite. La construction d’une usine méthanière, le classement Natura 2000 de la Côte d’Opale, l’ambition de Total et de Shell d’installer 34 000 mégawatts d’éoliennes offshore… Les pêcheurs n’ont plus leur place dans le futur décor.

Enfin, il y a les grands enjeux, à chercher du côté du business halieutique. Il cible la Norvège. Sur les 481 000 tonnes de cabillauds disponibles en Europe, elle s’en est octroyé 430 000, quand la France en détient moins de 6 000. Dans le même temps, elle prépare, pour 2010, 400 000 tonnes de morues d’élevage. « Elle s’est rendue maître des quotas pour financer ses investissements et maîtriser les marchés. » En expansion, l’aquaculture dont se gave l’agroalimentaire cherche à se faire de la place dans les rayons des grandes surfaces et saborde le fretin des pêcheries, note-t-il plus globalement. Alors qu’il faut en moyenne 5 kg de poissons sauvages pour nourrir 1 kg de poissons d’élevage, cela augure, en outre, de belles razzias dans le fond des océans.

Marie-Noëlle Bertrand


Publié dans Actualités : Social

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