Police partout, profs nulle part

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS

In Rue89

Dans sa proposition de loi sur « la lutte contre les violences de groupes et la protection des personnes chargées d'une mission de service public », loi dont la discussion publique est prévue pour les jours qui viennent, Estrosi s'auto-congratule :

« A l'exception de certains syndicats de magistrats et certains avocats (…) l'ensemble des personnes entendues par votre rapporteur se sont félicitées du dépôt de la présente proposition de loi. »

 

C'est un gros mensonge par omission : pour être honnête, Estrosi aurait dû préciser que, sur les quarante personnes auditionnées par ses soins, dix-sept représentent les syndicats de police, trois la préfecture de police, quatre le ministère de l'Intérieur, un le ministère de la Défense, cinq sont magistrats, deux avocats, sans oublier l'inénarrable Alain Bauer, président de l'Observatoire national de la délinquance.

Un loi sur l'école élaborée sans les représentants du monde éducatif

Quoiqu'une large partie du texte touche aux établissements scolaires et aux enseignants, on relève l'absence totale des enseignants et des représentants du monde éducatif : pour légiférer sur l'école, Estrosi n'a pas jugé nécessaire de prendre l'opinion des premiers concernés, sans doute jugés peu crédibles sur le sujet.

Dans le cours de la discussion, Sandrine Mazetier, députée PS, a justement fait observer à ce sujet :

« Si l'on entend véritablement “sanctuariser” les établissements scolaires, le mieux est d'associer la communauté éducative à l'élaboration des mesures tendant à prévenir les violences. »

 

L'Education nationale avait néanmoins délégué devant la commission deux fidèles serviteurs, en la personne du recteur de l'académie de Créteil, très en cour auprès de son ministre de tutelle, mais aussi de la proviseure du lycée de Gagny.

Le fait que son établissement ait été victime il y quelques semaines d'un très médiatique incident est sans doute un gage de compétence pour Estrosi. Une de ses seules interventions a consisté à souligner « l'importance des équipements anti-intrusions dont doivent pouvoir se doter les établissements », omettant quand même au passage de signaler que le lycée qu'elle dirige était déjà sous vidéo-surveillance lorsqu'une agression s'y est produite.


Pour le recteur d'académie, c'est « l'absence de sanction immédiate des jeunes très rapidement relâchés après leur interpellation [qui] mine l'autorité de l'école et la confiance des enseignants ». Dans la bouche de ce haut fonctionnaire de l'éducation, on n'a rien entendu qui fasse référence, même de loin, à l'éducation…

Avec un débat sur les violences scolaires phagocyté par la police, l'expertise, l'expérience et les compétences du terrain sont tenues pour quantité négligeable, ce qui permet aux intervenants de se livrer aux affabulations les plus ridicules sans risquer le démenti.


Les accents dignes de saint Jérôme effrayé par les hordes barbares à l'assaut de l'Occident, se retrouvent dans le tableau apocalytique d'Estrosi dénonçant « les invasions d'établissements scolaires avec des armes ».

Avant d'être une cause de délinquance, l'absentéisme est la conséquence de l'échec scolaire

Alain Bauer s'inquiète, lui, de « l'absentéisme scolaire dans le secondaire qui contribue au développement des bandes territoriales par une occupation quasi continue des territoires » (sic), manifestant par là une affligeante méconnaissance du sujet : outre que l'absentéisme reste en France, contrairement à la Grande-Bretagne par exemple, à un niveau relativement bas (2 à 3% au collège, 5 à 6% au lycée), il faut comprendre qu'avant d'être une cause de délinquance, l'absentéisme est d'abord la conséquence de l'échec scolaire.


La qualification pénale du phénomène ne peut conduire qu'à son aggravation, comme le montre, justement, l'exemple de la Grande-Bretagne. Cette ignorance de la réalité quotidienne des établissements, jointe à une bonne dose de mauvaise foi, conduit à un

grossier amalgame entre incivilités et délinquance : pour Estrosi, « les actes d'incivilité, les insultes ne sauraient être tolérées, car d'une part elles entretiennent un climat exécrable, peu propice à l'enseignement et d'autre part le silence de l'autorité en pareil cas ne peut être perçu que comme un encouragement à la commission d'actes de violence plus graves encore ».


Avec des informations prises exclusivement dans les commissariats plutôt qu'auprès des établissements scolaires,

Vers la criminalisation de l'action politique et des revendications sociales

Pas davantage que celles qui l'ont précédée, cette nouvelle loi, de façade, de circonstance -Estrosi en attend, comme récompense, une nomination au gouvernement- n'est évidemment pas en mesure d'apporter une solution aux problèmes de l'école.


Ce n'est pas son objectif : on devrait d'ailleurs s'intéresser de plus près à

l'article 431-23 du texte en question qui prévoit une peine de trois ans de prison et de 45 000 euros d'amende pour tentative d'intrusion « si le délit est commis en réunion, c'est-à-dire par au moins deux personnes. »


Les lycéens qui font le mur au cours d'une manifestation lycéenne, comme les parents d'élèves qui occupent l'école pour protester contre la fermeture d'une classe, sont évidemment concernés. Avec la loi sur les bandes, c'est en réalité la criminalisation de l'action politique et des revendications sociales qui se trouve renforcée.

Estrosi n'est pas intellectuellement équipé pour admettre que les insultes à l'école ne sont jamais « tolérées » ni passées sous « silence » mais que les enseignants, du moins pour la majorité d'entre eux, ne sont sans doute pas disposés à considérer leurs élèves comme des délinquants en puissance ni à se considérer comme des auxilaires de police.

Publié dans École publique

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