Faut-il un revenu maximum ?

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS

Face à Face. Jérôme Dubus, délégué général du MEDEF Ile-de-France. Christophe Ramaux, économiste, maître de conférences, signataire de l’Appel des économistes en faveur du Front de gauche.

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Sans l’égalité, la démocratie est un vain mot

Par Christophe Ramaux, économiste, maître de conférences à l’université Paris-I, signataire de l’Appel des économistes en faveur du Front de gauche.

Le néolibéralisme s’est traduit par un développement massif des inégalités : entre riches et pauvres, entre profit et salaire, entre salariés eux-mêmes avec une fraction réduite de cadres dirigeants dont les rémunérations (salaires, stock-options…) ont explosé (voir la mine d’informations sur le site de l’Observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/).

Alors qu’elle s’était réduite après 1945, la part des revenus globaux (salaire, revenus du patrimoine, etc.), avant impôt, perçus par les 1 % les plus riches a, depuis 1974, plus que doublé aux États-Unis (de 8,1 % à 17,4 % en 2005) comme au Royaume-Uni (de 6,5 % à 14,3 %). Même si elle moins forte et plus récente, cette évolution se retrouve dans les autres pays, Elle est plus accentuée encore si on s’intéresse au 0,1 % ou au 0,01 % les mieux payés. En France, par exemple, du strict point de vue des salaires, les 0,1 % les mieux rémunérés ont vu leurs salaires bruts mensuels (hors stock-options ou intéressement !) augmenter (inflation déduite) de 28 % entre 1996 et 2006 (de 19 374 à 24 800 euros), soit un gain de 5 426 euros par mois, alors que les 60 % des salariés qui touchent moins de 2 282 euros brut ont dû se contenter d’une hausse inférieure à 130 euros. Traditionnellement, les longues « phases récessives », par opposition aux « phases expansives » comme les Trente Glorieuses, sont marquées par une baisse du taux de profit. Le néolibéralisme a réussi le tour de force, depuis le début des années 1980, de contredire cette loi : les profits ont augmenté en dépit de l’atonie, en particulier en Europe, de la croissance. La part des profits distribués aux actionnaires a, nul ne le conteste, fortement augmenté ces deux dernières décennies. Non contents d’avoir vu leurs revenus croître à mesure que se développait l’austérité salariale, les riches ont aussi bénéficié de cadeaux fiscaux. D’une pierre deux coups donc : ils paient moins d’impôts, ce qui creuse la dette publique et contraint les États à emprunter auprès d’eux (en leur versant des intérêts). Progressivement, nos sociétés sont ainsi redevenues les sociétés de « rentiers » qu’elles étaient à la fin du XIXe siècle. La violente crise en cours va se traduire par une baisse des profits et des hauts revenus. Mais les nantis, dont ceux de la finance, s’emploient déjà à ce que cette baisse ne soit qu’une brève parenthèse. Le capitalisme néolibéral est non seulement injuste mais inefficace : l’austérité salariale comprime la consommation et pousse à l’endettement des ménages, tandis que l’envolée des hauts revenus entretient la spéculation et la gabegie consumériste d’une infime minorité. La lutte contre les inégalités passe d’abord par un rééquilibrage du « partage primaire » des revenus, celui opéré au sein même des entreprises entre salaires et profits. Il passe aussi par un retour à la règle élémentaire de la progressivité de l’impôt. Aux États-Unis, suite à la grande crise des années 1930, le taux d’imposition des revenus des plus riches a été fixé à 90 %. Des taux redistributifs élevés ont été maintenus jusqu’aux années 1970 et cette règle prévalait dans la plupart des pays. Le monde ne s’en portait pas plus mal. Avec la crise en cours, le néolibéralisme est frappé d’une profonde crise de légitimité. Par quoi le remplacer ? C’est tout l’enjeu de la période. Une société démocratique ne peut « tenir » sans justification, sans règles de justice. L’égalité, sans laquelle la démocratie n’est qu’un vain mot, doit être réhabilitée. Même si ce n’est pas la seule, la règle de l’écart maximal de revenus calculé en partant des minima sociaux (de 1 à 15 pour commencer, par exemple, soit un revenu maximal global de 6 800 euros avec un RSA à 450 euros) est une pièce indispensable du puzzle de l’alternative. Deux siècles après la Révolution française et la suppression des privilèges au cours de la nuit du 4 août, n’est-il pas temps de le faire ? La France ne se grandirait-elle pas à être la première nation à instaurer cette règle élémentaire de justice ?

Une fausse bonne idée

Par Jérôme Dubus, délégué général du MEDEF Île-de-France.

À en croire un certain nombre d’analystes, se situant plus sur le terrain des « bons sentiments » que sur celui de l’économie, les hautes rémunérations porteraient une responsabilité majeure dans le déclenchement de la crise actuelle. Pas un jour sans dénonciation pêle-mêle des stock-options, bonus, parachutes dorés touchés par certains dirigeants ou cadres de haut niveau : une nouvelle nuit du 4 août serait en préparation tant le pays aurait les nerfs à fleur de peau. Cette crise révèle ce que nous savions déjà : notre pays a du mal à accepter la culture d’entreprise. Les efforts accomplis lors des dernières décennies (voir par exemple la multiplication des créations d’entreprises) risquent d’être balayés : se profile aujourd’hui le retour de la lutte des classes dont semble procéder la fixation d’un salaire maximum. Il n’est pas question de nier la trop grande financiarisation de l’économie actuelle dont certains abus sont la conséquence et non la cause. Demander 20 % de rendement, alors que la croissance atteint 4 %, ne peut que provoquer des déséquilibres importants dont les PME/TPE sont les premières à faire les frais. Comment faire face à des conditions de sous-traitance de plus en plus sévères ? Comment attirer les talents lorsque l’écart des rémunérations entre les grands groupes et les PME/TPE atteint en moyenne 30 % ? Comment réorienter l’épargne vers l’économie réelle, productive, ancrée dans les territoires et créatrice d’emploi ? Voilà les vraies questions auxquelles il convient de répondre sans tomber dans un moralisme dont les arrière-pensées politiques ne sont pas exclues… Depuis le début de la crise, la France n’a pas à rougir de sa situation par rapport à d’autres pays. Dès le mois d’octobre 2008, le MEDEF a élaboré, en partenariat avec l’AFEP, un code de bonne conduite pour les entreprises cotées qui repose sur 4 principes : la rémunération du dirigeant doit être variable en fonction des résultats de l’entreprise, à la hausse comme à la baisse ; la rémunération du dirigeant doit être fondée sur l’équité en comparant ses efforts et ses résultats à ceux d’autres dirigeants et des salariés ; les actionnaires doivent exercer pleinement leur rôle de contrôle des dirigeants, notamment en matière de rémunérations ; les rémunérations variables doivent être fondées sur une réelle création de valeur à long terme. Selon le rapport publié par l’Autorité des marchés financiers au mois de juillet, près de 80 % des entreprises du CAC 40 et du SBF 120 appliquent déjà ces recommandations. Son président, Jean-Pierre JOUYET, peu suspect de dérive capitaliste, a d’ailleurs déclaré au vu de ces résultats qu’ « il ne lui semblait pas souhaitable de passer par une loi pour encadrer dans le détail les rémunérations ». Que peut la France, seule, dans un cadre mondialisé ? Instaurer un salaire maximum de manière unilatérale n’a pas de sens : mieux vaut tenter de convaincre nos partenaires mondiaux du bien-fondé de nos recommandations lors du prochain G20. Avant la crise, notre pays n’avait pas non plus à rougir de sa situation en matière d’inégalités : lors de la dernière décennie, la France devenue le seul pays où les rémunérations ont augmenté plus vite que la production (le revenu disponible brut des ménages a cru de 2,1 % par an, tandis que la croissance annuelle n’atteignait que 1,7 %). Rappelons également quelques chiffres officiels : le salaire moyen mensuel d’un dirigeant de PME s’éleve à 5 000 euros, soit une échelle de 1 à 4 avec le salaire minimum ; le salaire moyen mensuel d’un président d’une société anonyme employant plus de 500 salariés atteint 10 000 euros par mois, soit un rapport de 1 à 8 avec le SMIC. Faut-il rappeler que la rémunération mensuelle d’un parlementaire s’élève également à 10 000 euros, avantages fiscaux compris ? Il ne s’agit pas de transformer une crise économique en crise morale, en crise entre les profiteurs et les soumis. « Sans doute, il y a des patrons qui s’amusent, mais ce qu’ils veulent avant tout, quand ils sont vraiment patrons, c’est gagner la bataille. » (Jean Jaurès).

L'Humanité


 

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