Pour une école du futur avec Pierre Frackowiak

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS



Vous dites que la droite est engagée dans une entreprise de destruction de l'école primaire. Qu'est ce qui vous permet de parler de destruction ?

 

Les nouveaux vieux programmes sont une régression incontestable, voulue, soutenue voire inspirée par les milieux les plus conservateurs, les plus réactionnaires que compte le paysage éducatif de notre pays. Le choix de la mécanique au nom du retour aux bases plutôt que l’intelligence au nom d’une vision de l’école émancipatrice et démocratique du futur est dramatique. On a détruit 40 ans d’efforts des enseignants au nom d’un échec supposé des réformes engagées depuis 1969. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de nier l’insuffisance des résultats, la faiblesse des acquis, les difficultés dans les écoles ghettoïsées. Il s’agit d’analyser les causes, de mettre en relation les résultats des élèves avec les pratiques qui les produisent au moins partiellement. Il aurait fallu observer et analyser, réguler, renforcer, revoir la formation des enseignants et les missions de l’encadrement. Comme je l’avais dit à un ministre passionné par le b-a ba, « quand le TGV éducatif en construction rencontre des difficultés, connaît des pannes, on ne le détruit pas pour mettre des diligences sur les rails, on fait appel à l’intelligence, on répare et on améliore… »

 

Peut on dire que la droite a construit une vision de l'Ecole et par suite un programme ?


 A voir la détermination des discours et des actes, ce qui me fait dire d’ailleurs que la droite fait preuve d’un certain courage, on pourrait penser qu’il y a une grande cohérence. Une grande cohérence au-delà de l’école, dans la destruction des services publics en général (la poste, la santé, les transports collectifs…). Une grande cohérence à l’intérieur du système éducatif pour imposer une pensée unique, opposée à la pédagogie, de manière autoritariste (voir le problème des désobéisseurs et le développement de l’autoritarisme de l’encadrement). Il s’agirait d’une volonté idéologique claire : la construction d’un système ultra libéral à l’américaine. En fait, ce sentiment est contesté par certains de mes amis, notamment par des historiens de l’éducation, qui pensent que ce qui prévaut est plutôt le pragmatisme, la communication, l’électoralisme qu’une volonté idéologique. Au moment où la crise redonne de l’importance au rôle de l’Etat, il est possible qu’il n’y ait pas de vision ultra libérale cohérente mais des opérations de « comm ». De plus, on ne peut parler ni de réforme ni de programme. Une réforme  se situe par rapport au progrès et à une mobilisation collective. En l’occurrence, il s’agit d’une somme de mesures régressives successives, parfois improvisées, jamais concertées…dont l’un des premiers objectifs est la recherche d’économies budgétaires. Nous sommes loin d’une grande ambition pour l’école

 

A propos du "retour en arrière". C'est toute une partie de la société, à gauche aussi, qui remet en question l'idée du progrès.  Etre progressiste aujourd'hui n'est ce pas revenir aux valeurs anciennes d'un monde "où l'homme avait sa place"... La modernité n'est elle pas à chercher dans la tradition, la décroissance ?

 

C’est vrai que la tendance existe chez certains intellectuels. Elle me paraît impossible pour l’éducation. Tout évolue autour de l’éducation, en particulier les savoirs, leur diffusion, les enfants et les jeunes eux-mêmes. Si l’on veut garantir la place de l’Homme, de l’Enfant dans les systèmes et la société, il faut faire le pari de l’éducabilité, de l’intelligence, de la pensée divergente, de l’apprendre à apprendre. Il faut faire confiance et permettre l’exercice de la responsabilité individuelle et collective. En cultivant le préjugé de la fatalité de l’échec (« vous voyez bien, on a tout  fait pour eux, même du soutien gratuit, et ça ne marche pas ! »), en laissant prospérer la théorie des dons, en privilégiant la mécanique, la mémoire, l’évaluationnite à cour terme, on ne garantit pas la place de l’Homme. On condamne les perdants, on forme des exécutants si possible obéissants, on donne le pouvoir sans partage aux experts… On est à l’opposé du progrès.

 

La gauche a-t-elle une part de responsabilité dans l'état actuel de l'Ecole et des débats sur l'Ecole ?

 

Sans aucun doute. Elle avait pris le bon chemin en 1981 avec Alain Savary, ses groupes de travail, ses réflexions, son éducation prioritaire (même si ce concept mérite aujourd’hui d’être revisité). Elle avait fait preuve d’un courage remarquable avec Lionel Jospin et sa grande loi d’orientation qui actait la rupture avec l’école de Jules Ferry et inscrivait l’école dans une perspective moderne, démocratique, généreuse : projet d’école, cycles, programmes ambitieux, 27ème heure, etc. Las, cet élan n’a pas été soutenu, accompagné, comme il l’aurait mérité. Une quantité de mesures nouvelles ont été prises ensuite sans jamais être référées aux principes fondamentaux de cette loi. L’élève au centre du système. Une révolution. Elle a été abandonnée, lâchée, balayée… y compris par ses auteurs et leurs amis. Les programmes électoraux de gauche de 2002 et 2007  en matière d’éducation ont été d’une faiblesse, d’une frilosité, d’une indigence rares. Lionel Jospin lui-même n’a jamais parlé de la loi qui porte son nom ! La gauche na rien dit quand le « grand débat Thélot » a facilité la mort de la loi Jospin. Elle a mené un combat exclusivement centré sur les suppressions de postes, sur les moyens, fuyant le débat idéologique et pédagogique.


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Publié dans Sauvons l'école

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