La République des tontons flingueurs

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS




De l'«affaire des fuites» à Clearstream, notre histoire politique est pleine de chausse-trapes et de «coups tordus». La lutte acharnée pour le pouvoir débouche souvent sur la manipulation, la paranoïa et les combines. Avec les témoignages exclusifs de deux «flingueurs flingues» : Roland Dumas et Bernard Tapie

L'affaire remonte à 1954. A l'époque, déjà, un président de la République et un chef de gouvernement font enquêter secrètement sur leur ministre de l'Intérieur. Déjà, un corbeau falsifie des documents que des journalistes font paraître. Déjà, un scandale monté de toutes pièces éclabousse le fringuant François Mitterrand et se poursuit de longs mois, alors que son innocence est démontrée : la parenté entre l'«affaire des fuites» (voir p. 22) et l'affaire Clearstream, dont le procès vient de s'ouvrir, est édifiante. Même cabale, même ressentiment. Mitterrand détestera Mendès France qui ne l'avait pas mis au parfum. Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy, visé par l'ajout de son nom sur un faux listing de comptes bancaires à l'étranger, voue une haine vengeresse à Dominique de Villepin, qu'il suspecte d'avoir tout manigancé : «Je retrouverai le salopard qui a monté cette affaire et il finira pendu au croc du boucher.»
Vive la République des tontons flingueurs ! De l'affaire Markovic, destinée à torpiller
Georges Pompidou, aux coups fourrés du duel Balladur-Chirac de 1995, en passant par l'affaire des diamants montée en épingle par l'équipe de Mitterrand pour venir à bout de Giscard d'Estaing en 1981, notre histoire politique est jalonnée de «coups tordus», de tentatives de meurtre symboliques et d'assassinats médiatiques. Dans les allées du pouvoir, on espionne, on organise des fuites, on manipule des juges, on intoxique la presse. Révélations sur la vie privée, la famille, le patrimoine, les enquêtes judiciaires en cours... Rien de tel pour éliminer un rival.

De diaboliques machinations
Et à l'approche de l'élection présidentielle, certains n'hésitent pas - c'est peut-être ce que démontrera le procès Clearstream - à ourdir de diaboliques machinations. «Sarkozy, c'est fini», se réjouissaient d'avance les proches de Dominique de Villepin en 2004, lorsqu'ils croyaient tenir le dossier qui allait ruiner la carrière de l'ancien maire de Neuilly «La baie est passée à 1 millimètre», a confié Sarkozy.
Comme dans un polar, le grand public découvre avec effarement les carnets secrets d'Yves Bertrand, patron des Renseignements généraux (RG) de 1992 à 2004. Concierge de la République et manipulateur en chef, le policier y a consigné les moindres ragots sur les hommes politiques, les juges, les journalistes et quelques stars du show-biz. «De simples brouillons», s'est défendu Yves Bertrand lorsque ces documents furent saisis par les juges dans le cadre de l'enquête sur Clearstream. Soupçonné d'avoir participé à la manipulation et dûment viré par Sarkozy, cet interlocuteur régulier de Dominique de Villepin est souvent présenté comme la cheville ouvrière d'un «cabinet noir» qui aurait oeuvré dans la guerre souterraine entre chiraquiens et balladuriens. «Les scandales font partie de la vie politique comme l'instrumentalisation des juges, écrit Bertrand dans son dernier livre (1). Le cul et l'argent de poche font tomber les élus en Angleterre. En France, c'est h politico-financier Et la gauche n'a rien à envier dans ce domaine à la droite : dès qu'une affaire peut déstabiliser l'adversaire, on la sort en utilisant à fond les médias.» «Pour exister, il faut tuer. Et ne pas être M», dit le journaliste Francis Zamponi, qui vient de publier un roman à clé sur l'affaire Markovic (2). Un traquenard qui a renforcé Pompidou dans sa volonté de se présenter à l'élection présidentielle et de se venger des gaullistes. Rescapé de l'«affaire des fuites» et du faux attentat de l'Observatoire, François Mitterrand s'est toujours méfié des services de renseignement. Devenu chef de l'Etat, il a créé sa propre cellule de barbouzes qui multiplia les écoutes illégales. Jacques Chirac, lui, s'est appuyé sur les anciens réseaux gaullistes du SAC formé à la manip dans la lutte contre l'OAS. A la manoeuvre, Charles Pasqua, lui, fut l'homme des coups. Mais en 1993, le maître des réseaux corses a rejoint le clan d'Edouard Balladur... «En laissant sortir les affaires sur le financement du RPR chiraquien, les balladuriens ont mis le feu à leur propre maison», résume Francis Zamponi. Vainqueur dans les urnes en 1995, Chirac s'est ensuite barricadé à l'Elysée. Protégé par son immunité présidentielle, il est sorti indemne de la traque judiciaire. A-t-il trempé dans le supposé complot de l'affaire Clearstream ? Malgré quelques indices qui auraient pu mener jusqu'à l'Elysée, les magistrats ont limité leur enquête à Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères au moment des faits. Chirac n'est pas dans la ligne de mire de Sarkozy, mais il aurait mis en garde son successeur contre les effets d'une vengeance qui risque de «discréditer la classe politique»
En général, les règlements de comptes sont différés. Prenez Valéry Giscard d'Estaing, par exemple. Il aura attendu vingt-huit ans pour révéler qu'en 1981, la campagne de son ennemi intime Jacques Chirac a été financée en sous-main par le président Omar Bongo ! Du tac au tac, le tonton flingueur Pasqua a riposté, jugeant «pitoyable» que Giscard «en soit encore à s'interroger sur les raisons pour lesquelles il a été battu à la présidentielle et s'imagine qu'il a été victime d'un complot des gaullistes».

Quand gauche et droite se liguent
«En fait de calomnie, tout ce qui ne nuit pas sert à celui qui est attaqué», écrivait le cardinal de Retz. Nicolas Sarkozy l'a bien compris qui, dans l'affaire Clearstream, se pose en victime outragée. C'est aussi le grand air de la calomnie qu'entonne Ségolène Royal en dénonçant les «boules puantes» du groupe Lagardère soupçonné de s'intéresser de trop près à sa nouvelle vie privée. Le hic, c'est qu'au même moment la présidente de Poitou-Charentes utilise les prétendues révélations d'un livre sur les tricheries électorales au PS (3) pour relancer la guerre dans le parti. Seule contre tous. Gare toutefois à ne pas manquer de soutien ! «On se fait flinguer quand la gauche et la droite se liguent», estime Bernard Tapie, qui revient sur sa chute politique «décidée au sommet» (voirp. 20).
C'est pour «se débarrasser des combines et des officines» que Nicolas Sarkozy justifie sa présence parmi les 45 parties civiles du procès Clearstream. Mais rien n'indique que ce président qui veut se faire justice renoncera à l'arme de la manipulation d'Etat. L'ancien ministre de l'Intérieur a fusionné les RG et la DST dans une nouvelle Direction centrale du Renseignement intérieur (DCRI), toujours aussi opaque et placée sous l'autorité de Bernard Squarcini, son homme de confiance. Plus inquiétant : la suppression annoncée des juges d'instruction au profit d'un parquet qui diligentera les enquêtes, assurera à l'exécutif un contrôle direct sur les affaires sensibles. Premier concerné, Julien Dray a fait l'objet d'une enquête préliminaire de la brigade financière portant sur des mouvements de fonds suspects entre plusieurs associations et ses comptes bancaires. Une procédure inédite pilotée par le procureur de Paris Jean-Claude Marin, déjà sommé de poursuivre Villepin dans Clearstream. Au printemps, Dray dénonçait une manoeuvre de l'Elysée dans les fuites qui lancèrent l'affaire. Aujourd'hui, il préfère chercher l'origine de ses ennuis du côté d'un PS où «les règlements de comptes personnels l'ont emporté sur les grands principes». On voit par là que le flingage a de beaux lendemains.

(1)«Ce que je n ai pas dit dans mes carnets», Fayard.
(2) "69, année politique", Seuil.
(3) "Hold-uPSZ, arnaques et trahisons", Editions du moment

Article sur son site d'origine : NObservateur


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