Pénibilité : des salariés témoignent

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS

En kiosque mercredi, zoom sur les "Rhodia" : les salariés du groupe chimique ont signé un accord de départ anticipé pour les travailleurs postés. Le débat sur la réforme des retraites s’est ouvert mardi à l’Assemblée. Le projet de loi sera examiné pendant trois jours en commission avant la bataille de septembre dans l’hémicycle. Dans le cadre d’un dossier sur la pénibilité à paraître dans le journal du mercredi 21 juillet, Humanite.fr s’est intéressé aux salariés qui travaillent dans des conditions difficiles (travail posté, de nuit…) Ouvriers, techniciens ou médecins hospitaliers subissent quotidiennement cette pénibilité. Dans le journal de demain, vous pourrez également lire une interview de Bernard Thibault et un compte-rendu du député PCF Roland Museau sur les débats de la commission.

 

"On sera bien obligé de subir les nuisances sonores jusqu’à 62 ans." Jean-Michel Forveille est électricien de maintenance chez Peugeot-Poissy. La pénibilité, il la vit au quotidien : d’abord le bruit assourdissant des machines, les vibrations, le mal de dos et pendant longtemps, l’amiante. L’usine fonctionne en 3X8 avec une équipe de nuit et une équipe VSD (vendredi samedi dimanche) volontaires. A 53 ans et depuis trente-quatre ans dans l’entreprise, Jean-Michel a arrêté de se porter volontaire pour le travail de nuit, même si cette tranche horaire est mieux payée. "Bien trop contraignant et de plus en plus difficile à supporter avec l’âge." Mais il continue à travailler avec des horaires alternants (6h30-14h30 ou 14h30-22h30).  Né en 1957, à un an près, il est obligé de faire deux années supplémentaires avec la réforme. "Partir à 60 ans, c’était déjà dur mais à 62, je ne vous dit pas !" Aujourd’hui, la plupart des ouvriers de sa branche quittent l’entreprise avant 60 ans.

 

Chez Valéo, où la main d’œuvre est majoritairement féminine, la situation est similaire. Usées, les employées redoutent le passage à 62 ans. Le 24 juin dernier, 40 % du personnel est allé manifester contre la réforme des retraites. "Même avant 40 ans, se lever à 3 heures du matin est excessivement pénible, témoigne une salariée qui souhaite garder l’anonymat. Chez nous, ce sont principalement les membres supérieurs qui sont touchés (bras, épaules…) du fait des tâches répétitives." ajoute-t-elle. Le même geste effectué toute la journée, à une cadence de plus en plus soutenue, génère des troubles musculaires. La station debout créé des maux de dos, mais ceux-ci ne sont toujours pas reconnus comme maladie professionnelle. "Malgré tout, le taux d’absentéisme baisse, car notre employeur a mis en place un contrôle des salariés" : un médecin peut se rendre chez eux pour vérifier leur état de santé. "Nous sommes soumis à des rythmes de travail très élevés (55 secondes pour une pièce). Le temps de travail a baissé, mais pas la productivité." Les opérateurs "tournants", qui se déplacent avec la machine, piétinent toute la journée. Au-delà de la fatigue, ils sont parfois les uns sur les autres, cela peut créer des tensions entre les salariés. Pendant les chaleurs estivales, pas de climatisation dans les ateliers : il fait jusqu’à 35 degrés. "Après ça, penser qu’on va sortir à 62 ans (et même 67, si on le souhaite!) au lieu de 60, c’est terrible. On en rit mais c’est à pleurer."

 

Reclassements

 

Depuis le Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) en 2009,il y a eu cent-soixante départs "volontaires". Et toujours ce paradoxe : les employeurs ne peuvent et ne veulent pas garder leurs employés au-delà de 57 ou 58 ans. "La direction les appelle discrètement dans le bureau et leur demande s’ils ne veulent pas se faire licencier, explique notre salariée. Quand on a passé trente-cinq ans chez Valéo , qu’on est cassé, épuisé, c’est alléchant, on obtient une indemnité et une petite prime."

 

Pour les salariés qui veulent "souffler un peu", il n’y a plus aucune perspective de reclassement au sein de l’entreprise. La direction a externalisé les dispositifs qui permettent aux personnes qui ont des contre-indications médicales de quitter la chaîne. Dans le cadre des négociations sur la pénibilité, engagées en grande pompe par le gouvernement, les entreprises sont obligées d’agir pour le "mieux-être au travail". Valéo y a réfléchi en posant des questions du type "Comment gérer son stress ?" La direction a lancé une grande enquête pour comprendre le mal-vivre des salariés, avec par exemple la création d’un numéro vert pour parler à un psychologue. Elle a également proposé aux salariés de faire de la gymnastique en poste. "Ce ne sont que des placébos, conclut l’employée de chez Valéo. Nous aimerions une remise en cause totale de l’organisation de travail, mais c’est tabou chez Valéo."

 

48 heures d'affilée

 

Dans le domaine de la pénibilité, ceux qui souffrent sont parfois les soignants eux-mêmes. Patrick Pelloux, président de l’association des médecins urgentistes de France (AMUF) et médecin au SAMU de Paris explique l’exaspération grandissante des professions hospitalières. Pour les pompiers, les sages-femmes, les infirmiers, les urgentistes, "Le travail de nuit et la flexibilité des horaires fait qu’on doit parfois travailler 24 ou 48 heures d’affilée. C’est épuisant. Quand vous avez travaillé toute une journée, que vous avez dormi une heure et que vous devez monter six étages en courant pour un patient en incapacité respiratoire, lorsque votre fatigue engage la vie de quelqu’un, cela devient dangereux." Car dans la pénibilité, il y a aussi le stress qui entre en compte. "Au départ, vous mettez une nuit à récupérer mais après dix ans de garde, c’est beaucoup plus long."

 

Selon Patrick Pelloux, la réforme défavorise fortement les praticiens hospitaliers. Beaucoup d’entre eux décident de quitter la profession. "Une des pistes indispensables pour nous, serait d’obtenir des points de retraite supplémentaires au-delà d’un certain nombre d’heures de garde." Dans une lettre ouverte au Président de la république le vendredi 25 juin, les syndicats de praticiens hospitaliers s’étaient unis pour la reconnaissance de la dureté du travail de nuit. Selon cette missive, "les médecins hospitaliers passent quatre à cinq années de leur carrière en travail de nuit ou de week-end". Mais cela ne semble pas à l’ordre du jour pour l’instant. "Il va falloir que je travaille jusqu’à 68 ou 69 ans dans ces conditions, poursuit Patrick Pelloux. Les médecins hospitaliers sont vraiment les dindons de la farce parmi les cadres. En moyenne, ils ont dix ans d’espérance de vie en moins que les autres, ce n’est pas rien."

Sarah Masson (L'Humanité)

 

 

Publié dans Actualités : Social

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