Turquie et Arménie signent un accord historique

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS


Le texte adopté ce week-end par les deux pays ouvre la voie à une normalisation, Ankara et Erevan posant les jalons pour surmonter un différend vieux d’une centaine d’années.

C’est un accord historique qui a été signé, samedi, en début de soirée, à Genève, entre la Turquie et l’Arménie. Il ouvre la voie à la normalisation entre les deux pays et, surtout, il pose les jalons pour mettre fin à un contentieux mémoriel - le massacre de plus d’un million d’Arméniens -, vieux de près d’une centaine d’années. Cet accord prévoit le rétablissement des relations diplomatiques entre Ankara et Erevan ainsi que la réouverture, à terme, de leur frontière, fermée unilatéralement, en 1993, par Ankara, en solidarité avec l’Azerbaïdjan turcophone en conflit avec l’Arménie sur la question de l’enclave du Nagorny Karabakh. Quant au sujet qui fâche, le massacre de plus d’un million d’Arméniens, il a été décidé la mise en place d’un groupe de travail chargé d’« examiner de façon impartiale et scientifique les documents et les archives historiques pour définir les problèmes existants et formuler des recommandations ».

La signature du texte a pourtant failli achopper au dernier moment pour des raisons, dit-on, de formulation des déclarations des deux parties, qui finalement n’ont pas eu lieu. Washington, qui tenait à la normalisation entre les deux pays pour des raisons géopolitiques, a pesé de tout son poids pour que Turcs et Arméniens signent cet accord. Il aura fallu, en effet, trois heures d’intenses tractations et de navettes diplomatiques pour que les chefs des diplomaties turc et arménien paraphent le texte.

Pourtant, tout semblait réglé le 31 août dernier (lire notre édition du 2 septembre 2009), quand les deux pays s’étaient mis d’accord sur le principe de l’établissement de relations diplomatiques et de réouverture des frontières, fermées unilatéralement par Ankara en 1993, par solidarité avec l’Azerbaïdjan en conflit armé avec l’Arménie. Ils s’étaient alors donné six semaines pour achever leurs consultations et signer un accord. Pour rappel, le tournant fut ce voyage du chef de l’État turc, Abdullah Gül, à Everan, à l’occasion d’un match de football opposant la Turquie et l’Arménie. Ce que certains avaient appelé la « diplomatie du football » s’est alors avéré payant. Sa rencontre avec son homologue arménien, Serge Arkissian, avait permis de décrisper les rapports entre les deux pays.

L’accord signé entre les chefs de la diplomatie turc et arménien doit être ratifié par les Parlements des deux pays. En Arménie, il ne fait pas l’unanimité. Le fait que la Turquie s’entête à ne pas voir la vérité historique en face a provoqué la colère de nombreux Arméniens. Plusieurs milliers de personnes ont manifesté, samedi, à Erevan, contre un accord considéré comme une concession à Ankara, qui nie le « génocide » arménien.

En avril dernier, le Dachnaktsoutioun (Fédération révolutionnaire arménienne) s’était retiré de la coalition gouvernementale en signe de protestation. Pour ce parti, la question de la reconnaissance du « génocide » arménien par Ankara est un préalable à toute normalisation entre les deux pays. Pour le chef de l’État arménien, la partie est donc loin d’être gagnée. Il lui faudra convaincre ses concitoyens que cet accord va permettre à l’Arménie de sortir de l’enclavement géopolitique dans lequel elle se trouve. « Il n’y a pas d’alternative à l’établissement des relations avec la Turquie, sans aucune condition préalable », déclarait-il récemment.

En Turquie, il en est de même. Dans les milieux nationalistes, mais aussi dans l’armée, qui se considère comme la gardienne du dogme kémaliste, la question arménienne est un sujet tabou. Ils craignent que cet accord ne finisse par mettre la Turquie face à son passé ! Mais, contrairement à l’Arménie, le gouvernement du premier ministre Tayyip Erdogan, dont le parti l’AKP (Parti de la justice et du développement) détient la majorité au Parlement, n’aura, en principe, aucun mal à faire ratifier l’accord, et ce, en dépit de l’hostilité des milieux nationalistes turcs. Qui plus est, Ankara a tout intérêt à régler cette question pour renforcer son dossier de candidature à l’Union européenne.

Dans l’optique de Washington, qui n’a pas tout à fait renoncé à contrer « pacifiquement » l’influence de Moscou dans cette région du monde, cet accord permet de réduire les tensions dans le Caucase, véritable zone de transit des approvisionnements en gaz et en pétrole, et où les compagnies US sont très engagées, en direction de l’UE. Cette dernière, qui ne veut pas dépendre uniquement du gaz russe, y a également intérêt. D’où la présence de Xavier Solana et de Bernard Kouchner à la cérémonie de signature de l’accord turco-arménien.

Hassane Zerrouky

L'Humanité


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