18/8/08 : Baverez: "Il faut dire la vérité

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS

Baverez: "Il faut dire la vérité aux Français"
Propos recueillis par Olivier JAY
Le Journal du Dimanche
: 17 Août 2008

Nicolas Baverez, 47 ans, est économiste et analyste politique. Proche de Nicolas Sarkozy, qu'il a conseillé pendant la campagne présidentielle, il suggère, face aux difficultés, d'abandonner le thème du pouvoir d'achat mais de maintenir le cap sur les réformes. D'autant que, selon lui, les Français sont prêts à entendre un discours de vérité.

La France entre-t-elle en récession?
Sans aucun doute. Le recul du PIB français du deuxième trimestre (- 0,3%) s'inscrit dans un chapelet de mauvais chiffres européens. Mais ce chiffre français représente le décalage le plus fort avec ce qui était attendu. Toutes les composantes de la croissance sont touchées: la consommation a diminué, les exportations aussi (nous continuons à perdre des parts de marché); l'investissement baisse, en particulier la construction. L'année 2009 sera difficile avec 1% de croissance, avant un redémarrage probable en 2010. La France est rattrapée par une crise qui devient mondiale, alors que les Américains ont mis leur économie sous assistance respiratoire. Elle touchera pleinement les pays émergents et la Chine après les Jeux olympiques.

Comment s'explique cette situation?
Avec un décalage d'un an sur les Etats-Unis, l'Europe subit le choc de la crise financière liée au dégonflement, il y a tout juste un an, d'une énorme bulle de crédit. Quatre crises s'entremêlent: financière et bancaire; immobilière; krach boursier larvé; choc pétrolier et produits alimentaires. C'est plus profond que lors de la précédente récession, en 1992-1994. Les banques françaises ont déjà passé 17 milliards de provisions, ce qui entraîne des restrictions de crédit aux entreprises et aux particuliers. L'immobilier devrait nous coûter un demi-point de croissance avec des prix en baisse de 15%. La Bourse de Paris est une de celles qui a le plus reculé. Et nos marges de manoeuvre sont les plus faibles, en raison d'une dette publique supérieure à celle de nos concurrents et du blocage des gains de productivité. Enfin, j'observe un décalage entre le discours politique français, la réalité de la crise mondiale, et la perception des Français qui ont déjà intégré sa gravité.

"Dire la vérité, ce n'est pas être un marchand de désespoir"

Que voulez-vous dire?
Les Français sont plus intelligents que ne le croient leurs dirigeants. Alors que le gouvernement tient des propos iréniques, ils ont déjà modifié leurs pratiques quotidiennes de consommateurs. Regardez quelques faits: la chute des transactions immobilières, notamment loin du coeur des villes; la diminution de la consommation d'essence; l'effondrement du marché des 4x4; la montée des marques de distributeurs au détriment des grandes marques; la spectaculaire hausse du hard-discount depuis le début de l'année; le succès des promotions. Pour leurs vacances, les Français sont partis moins loin et ils ont privilégié des formules "tout compris". Tout cela montre une capacité d'adaptation rapide.


Existe-t-il des bonnes nouvelles?
Au plan mondial, la finance a passé plusieurs caps difficiles. On a évité le scénario de la crise de 1929 par des mesures d'urgence de sauvegarde des banques. Tout n'est pas fini mais, vraisemblablement, les risques les plus dangereux sont derrière nous. Ensuite, ce que j'appelle les "Trois Diaboliques" (le pétrole cher, l'euro fort et l'inflation) sont en train de battre en retraite. Le pétrole ralentit en raison de la baisse de la demande mondiale, notamment chinoise. L'euro a commencé à baisser même s'il reste surrévalué d'au moins 25%. Et nous venons de passer un pic de l'inflation, qui était essentiellement importée (pétrole, matières premières, produits alimentaires). C'est un changement positif par rapport au début de l'année. J'ajoute que nous souffrirons moins du ralentissement immobilier car les Français sont moins endettés que les Espagnols ou les Anglais (et plus à taux fixe).

Que devrait faire le gouvernement?
D'abord, dire la vérité aux Français. C'est un manque de compréhension des mécanismes de l'économie mondiale que d'avoir cru que l'Europe échapperait à un choc qui est indissociable de la mondialisation et provoqué par son principal moteur, les Etats-Unis. Dire la vérité, ce n'est pas être un marchand de désespoir. Mais préparer la nation à deux années difficiles. Et mobiliser les énergies en montrant l'horizon et en dessinant une stratégie.

"On ne peut pas être le président du pouvoir d'achat et celui des réformes"

Y a-t-il des mesures de relance à prendre?
Une relance conjoncturelle serait pure folie. Il faut résister à la tentation de distribuer du pouvoir d'achat fictif à partir de la dette publique. Pour que le marché de l'immobilier se stabilise, on doit laisser les prix baisser, sans les soutenir par des mesures artificielles. Plus vite la baisse des prix aura lieu, mieux ce sera. Je mets aussi en garde contre la tentation de rajouter des taxes pour soutenir tel ou tel secteur. Regardez comme le Grenelle de l'environnement a été vidé de sa substance. Il devait réconcilier écologie et économie de marché. Voilà qu'il devient une machine à casser la croissance en multipliant des taxes nouvelles. Je le répète: cette crise est due à un surendettement. Il faut donc s'attaquer à la racine du mal. Ce n'est certes pas le moment de baisser les dépenses publiques, mais on peut travailler sur leur qualité: viser plus de dépenses productives et moins de charges improductives, sans avoir peur d'ouvrir le chantier des dépenses de Sécurité sociale et des collectivités locales.

Et au plan européen?
L'Europe se révèle incapable de gérer collectivement des chocs économiques internes ou externes, au contraire des Etats-Unis. Les politiques économiques ne sont pas coordonnées et les situations divergent. L'Allemagne ne va pas si mal, même si ses exportations sont en baisse. Elle s'est redonné des marges de manoeuvre grâce à l'excellence de son industrie. L'Espagne entre dans une crise très profonde, elle vient d'injecter 20 milliards d'euros pour soutenir son économie, mais elle est en excédent budgétaire. Ce sont l'Italie et la France qui connaissent les situations les plus dramatiques. On ne peut donc faire de plan de relance européen.

Il n'y a donc rien à faire?
Si, il faut tenir bon sur les réformes. Eviter ce qu'on a fait en 1974: on a abandonné les réformes structurelles pour mettre le paquet sur le conjoncturel. Et on a taxé les entreprises pour soutenir les ménages. La priorité est de préparer l'avenir. Convertir le modèle économique français. Depuis vingt-cinq ans, nous nous endettons pour consommer principalement des importations. Il nous faut maintenant produire de manière compétitive pour exporter et épargner.
La libéralisation du marché du travail donnera plus de souplesse pour recueillir les fruits de la reprise. Les mesures PME vont renforcer la solidité de nos entreprises. La réforme des universités peut nous faire regagner une partie du terrain perdu, comme le montre le dernier classement de Shanghai.

Etait-il judicieux de se vouloir le candidat du pouvoir d'achat?
Je n'en sais rien. Mais une chose est sûre: à court terme, on ne peut pas être à la fois le président du pouvoir d'achat et le président des réformes. Pour adapter une formule célèbre, ce sont les réformes d'aujourd'hui qui créeront la production de demain et le pouvoir d'achat d'après-demain.

Page d'accueil








Publicité

Publié dans Actualités

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article