Vivre avec moins de 1000 euros
Intérim, précarité, travail à temps partiel, familles monoparentales...1,5 million de Français sont des «travailleurs pauvres», avec des revenus inférieurs à ce montant. Leur nombre a explosé en trente ans. Et leurs rangs risquent de grossir encore avec l'aggravation du chômage, qui a battu un record en janvier
Il montre en souriant sa chaussure gauche. Elle n'a plus de dessous. Il n'y a plus de semelle. Il l'a remplacée par une chaussette. Joël Duceau, 47 ans, cheveux longs et jean élimé, rentre du travail, à Saint-Germain-du-Puy, dans la banlieue de Bourges. Le matin, il distribue des prospectus, l'après-midi, il livre des colis. Vingt heures par semaine, pour un salaire net de 871,34 euros par mois. Sans compter l'aide au logement, 310 euros, ni les allocations familiales : 134 euros pour une jolie petite fille de 19 mois, Angélique. Soit 1 315,34 euros au total.
Dans ce salon hétéroclite où une banquette jouxte un canapé en cuir, où la télé est allumée sans qu'on la regarde, Patricia, sa compagne, une femme de 44 ans, fait ses comptes. A la moitié du mois, il ne leur reste que 100 euros. Le couple a voulu emprunter 3 000 euros à la banque pour rembourser des dettes diverses. Non, a dit le conseiller. Et encore, «tous les meubles, ici, on nous les a donnés. Et nous récupérons plein de choses dans la rue». Une chaîne hi-fi, une PlayStation et des jouets pour Angélique. Un jour, ils ont trouvé une boîte remplie de pièces de 20 centimes. 50 euros ! Ils ont volé des tomates et des salades dans les jardins. La première fois qu'ils ont fait appel au Secours catholique, c'était pour payer une facture d'EDF et obtenir des bons d'alimentation. La dernière, c'était pour le gaz et des bons d'essence. Le 18 février, ils ont écouté l'intervention télévisée de Nicolas Sarkozy.
«Il n'y a rien pour nous, constate Patricia. La colère nous a monté.»Pas de cinéma, pas de Flunch, pas de vacances...
Joël fait partie des travailleurs pauvres, ceux qui gagnent moins de 880 euros par mois. Comme 1,54 million de Français, soit 8% de la population active, selon les derniers chiffres connus, qui datent de 2005 (20% de plus qu'en 2003). «Sur trente ans, la pauvreté a diminué, mais le nombre des travailleurs pauvres a explosé, explique un conseiller de Martin Hirsch. C'est la conséquence de la précarisation de l'emploi, de l'augmentation du temps partiel subi, des contrats à durée déterminée, de l'intérim. Mais aussi de la multiplication des familles monoparentales et des petits commerçants qui ne gagnent plus leur vie. Un couple avec deux enfants dont un seul parent travaille, rémunéré au smic, est un ménage pauvre.» «Depuis les années 1970, on a changé de capitalisme, dit le sociologue Robert Castel. Et ce nouveau capitalisme ne veut pas assurer le plein-emploi, ça coûte trop cher. Mais il a besoin d'activités.»«Les salariés pauvres bossent dans des secteurs où il n'y a pas beaucoup de résistance collective, comme les grands magasins. C'est dû, aussi, à l'atomisation du travail.» Une centaine de milliers de ces travailleurs n'ont pas de domicile fixe. Comme ce vendeur du Printemps, à Paris, qui dort dans sa voiture, ou cette caissière de Monoprix, divorcée, hébergée tantôt par une amie, tantôt par des copains.
François Soulage, le président du Secours catholique, fait ses comptes, lui aussi. En 2007, 629 000 travailleurs pauvres avaient contacté cette association. Début 2009, ils étaient déjà 700 000. «Face à la crise, ils se disent : je ne veux pas gâcher; le petit peu que j'ai, je le garde, je ne sais pas de quoi demain sera fait. Alors ils viennent s'habiller dans nos boutiques.» C'est ce que fait Patricia, la femme de Joël à Bourges. Mais elle n'a pas le choix. «Je compte au centime près, explique-t-elle. Nous ne mangeons que des congelés. J'achète à l'hyper marché, quand il y a des promotions. Comme ça, à Noël, nous nous sommes offert des escargots. Je les ai achetés avant : 1,95 euro la douzaine. Un plein de courses, ça me coûte 120 euros. Plus 90 euros pour les couches et les petits pots de la puce. La mère de Joël nous aide beaucoup. C'est elle qui nous a offert la camionnette que mon compagnon utilise pour travailler. Mais nous devons payer 400 euros d'essence chaque mois.» Joël et Patricia ne vont jamais chez le dentiste. Celui-ci ne prend pas la CMU Pas de cinéma, ni de Flunch. Pas de vacances non plus. Sauf une fois, quinze jours. Une semaine chez la mère de Joël, une autre partagée entre la soeur et le beau-frère. Pendant ce temps-là, un des fils de Joël est venu habiter chez eux. ?
Depuis, le téléphone fixe est coupé : il a passé des appels pour 400 euros. Françoise (1) n'a pas apprécié, elle non plus, la prestation télévisée du chef de l'Etat. «Qu'il vienne passer quinze jours avec nous ! Il verra.» Elle habite un appartement coquet dans la banlieue de Bourges. 48 ans, joliment maquillée grâce aux échantillons des distributeurs, belle allure, elle «galère» depuis 1995, date de son divorce. «Mon mari avait une très belle situation. Quand on avait de l'argent, tout le monde venait dîner chez nous. Maintenant, il n'y a plus que ma soeur et ma meilleure amie. Chacune apporte quelque chose.» Françoise travaille vingt-cinq heures par semaine comme vendeuse dans un magasin de papiers peints. 750 euros par mois net.
Le 15, elle n'a plus un sou
Une fille de 14 ans, Marie, à élever. 280 euros de loyer, APL comprise, une pension alimentaire de 100 euros. Surendettée, elle n'a plus de chéquier. «Je me suis mise dans l'engrenage de merde du crédit-revolving». Le 10 du mois, les factures tombent. Le 15, elle n'a plus un sou. Alors elle vide le congélateur. «J'achète des aliments qui vont être périmés. Ils sont moins chers. J'essaie de magouiller : un mois, je ne paie pas le loyer, je fais un plein de courses.» Elle aussi s'habille dans les boutiques du Secours catholique. Elle se sent «abîmée», n'a pas pris de vacances depuis son divorce. Mais surtout ne lui parlez pas du RM. «C'est le travail qui me garde en vie.» Problème : tous les économistes pensent qu'avec la crise le nombre de travailleurs pauvres va encore augmenter.
(1)Le prénom a été changé.
Stéphane Beaud, sociologue lui aussi :
Martine Gilson
Le Nouvel Observateur
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