Intervention populaire et marxisme

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS

ont besoin de se conjuguer dans les luttes


Face au capitalisme, intervention populaire et marxisme ont besoin de se conjuguer dans les luttes par Jean-Paul Legrand

Il y a encore quelques mois, au tout début de la crise capitaliste, nombreux étaient les militants de gauche dont des communistes qui me disaient leur conviction que cette crise ne serait que passagère, que le capitalisme retomberait sur ses pieds. Pourtant depuis, la crise capitaliste s’approfondit, elle est entrée dans une phase très critique avec en particulier la destruction de millions d’emplois à l’échelle planétaire , de centaines de milliers en France en l’espace d’un trimestre ! A ce rythme, la France va connaître une telle montée du chômage, notamment dans l’industrie, que l’ensemble de l’appareil de production en sera tellement affecté que les pires conséquences économiques et sociales sont à redouter dans les prochains mois.

D’emblée soyons clairs : le capitalisme ne peut se développer que par l’exploitation du travail humain. L’accumulation du capital résulte de cette exploitation. Les idéologues défenseurs du capitalisme accréditent l’idée que le capitalisme est en soi facteur de progrès (voir article du Figaro du 17 avril dernier signé Nicolas Lacaussin). Ce n’est pas le capitalisme qui est facteur de progrès mais, en son sein, la lutte de classe. Pour ne prendre que quelques exemples, si la classe ouvrière et le peuple ne s’étaient pas battus, la journée de travail serait à plus de 12 heures, des enfants travailleraient encore dans les usines en France, l’école ne serait ni obligatoire, ni publique, ni laïque, les congés payés et la sécurité sociale n’auraient jamais existé et du coup l’espérance de vie de nos concitoyens serait bien moindre, les femmes n’auraient ni le droit de vote, ni l’accès à la contraception, ni de droit à l’avortement, les services publics n’existeraient pas. C’est parce que des luttes fortes, unies et déterminées ont été engagées contre le capital que celui-ci a dû céder du terrain. Mais c’est aussi parce que toutes ces conquêtes ouvrières et populaires lui sont insupportables qu’il a besoin de les liquider pour résoudre sa crise générale de rentabilité.

Dans la crise que nous vivons le système de production connaît des bouleversements extrêmement rapides et brutaux, les idées qui en émanent, celles des gens qui s’opposent dans la lutte de classes, ne sont pas nécessairement et immédiatement les idées adaptées pour répondre à la crise. Ainsi en général les hommes pensent pour beaucoup comme avant la crise, parce que la compréhension de ce qui se passe nécessite un effort théorique à la fois individuel et collectif, un recul et du temps qui sont souvent un luxe pour des citoyens qui sont assaillis par les difficultés du quotidien. Cette compréhension n’avance d’ailleurs que par l’action politique, le partage des idées, la conscience que nous sommes tous des êtres historiques en devenir qui peuvent non seulement appréhender le réel par la pensée mais surtout par l’action de transformation des conditions dans lesquelles nous vivons.

En général les idées et les pratiques nouvelles peinent à émerger même si dans certaines circonstances elles peuvent connaître un bond en avant fulgurant. En général, l’ancien domine le nouveau et le nouveau tel une jeune pousse reste précaire, particulier, fragile, toujours exposé aux aléas incertains de l’avenir, toujours dépendant des conditions historiques pour se frayer éventuellement un développement le moment venu et gagner les consciences. Ainsi les capitalistes continuent de penser que leur accumulation capitaliste est la seule solution et pour ce faire renforcent l’exploitation en poursuivant la course à la financiarisation de l’économie et en tentant de renforcer leur domination politique à l’échelle mondiale (G20). Ce faisant ils agrandissent les contradictions du système et produisent comme l’a écrit Marx dans le manifeste communiste, « leurs propres fossoyeurs ». En face la majorité des exploités reste globalement convaincue que l’on ne peut pas changer de société car le capitalisme comme par enchantement aurait toujours un tour dans son sac pour « retomber sur ses pieds ! ».Cette idée semble aussi naturelle que l’air qu’on respire parce que toute l’idéologie dominante repose sur le postulat suivant : le capitalisme c’est la fin de l’histoire, il n’y aura plus jamais d’autre organisation sociale possible, le capitalisme est indépassable. Cependant les consciences ont commencé à évoluer par rapport aux faits et comme disait Lénine : « les faits sont têtus ! ». Des millions de gens ont vu en l’espace de quelques jours qu’on a trouvé des milliards d’euros pour renflouer les banques alors que le pouvoir leur avait expliqué doctement qu’il n’y avait pas d’argent pour le pouvoir d’achat, l’emploi, le logement, l’éducation, la santé !

La vérité crue du capitalisme a commencé à se révéler pour des millions de personnes avec ce sentiment qu’ils ont été trompés par les tenants du système. Mais pourquoi alors cette vérité de l’accumulation du capital avait été ainsi dissimulée? Parce que comme tout phénomène son essence est cachée derrière les apparences et de surcroît parce que les capitalistes et leurs idéologues ont entrepris une guerre idéologique qui consiste à ce que le peuple ne prenne pas la mesure réelle de son exploitation. Autrement dit tout est entrepris avec les appareils idéologiques privés et d’Etat que sont les grands, les moyens et les petits médias pour que les gens ne puissent avoir conscience de l’immense écart qui existe et grandit chaque jour entre les besoins populaires et les capacités inédites que la société de notre époque aurait d’y répondre si le travail n’était pas sous le joug du capital. Pour la classe dominante , il est nécessaire à l’instar de la division capitaliste du travail de diviser les consciences, de les morceler en autant de pensées isolées seulement utilisées pour les desseins du capital dans la valorisation du culte du "gagneur", de l’homme qui "se fait tout seul", avec en trame le mythe du sur-homme. A contrario, la mise en commun de ces millions de pensées, leur confrontation/coopération sont potentiellement génératrices de l’intellectuel collectif nécessaire à la mise en mouvement et à l’accomplissement révolutionnaire.

Tout montre, tout indique, que si l’on continue avec le capitalisme, on va vers la catastrophe planétaire non seulement écologique mais également sociale, économique, politique et qu’il convient d’inventer une autre société parce que le système sur lequel repose la société actuelle est historiquement à bout de souffle et ne peut perdurer qu’en sacrifiant une part toujours plus grande de l’humanité elle-même.

Curieusement, les responsables des partis politiques de gauche qui devraient appeler les gens à imaginer un autre monde restent enfermés dans le cadre institutionnel. Beaucoup des figures de mai 68 ont semblent-ils oublié le fameux slogan « L’imagination au pouvoir », tout préoccupés qu’ils sont par leur carrière individualiste et ont abandonné depuis belle lurette leurs prétentions révolutionnaires étant passés par l’école de la pédagogie du renoncement des années Mitterrand. Ils se battent pour le pouvoir de leur clan, de leur caste, de leur parti et pas du tout pour la démocratie qu’ils méprisent et qu’ils tentent de récupérer et de cadrer dès lors qu’elle pointe le bout de son nez avec des actions autonomes de citoyens. Ils s’entredéchirent dans de minables et grotesques campagnes électorales pour être élus dans des assemblées qui prétendent représenter les peuples mais qui ont bafoué leurs choix comme en a témoigné le Congrès de Versailles qui, en définitive, a rayé d’un trait de plume le verdict de notre peuple sur la constitution européenne. Il y a très peu à attendre de ces assemblées qui ont été élues le plus souvent avec une abstention massive, et la présence d’élus du mouvement progressiste en leur sein ne peut se justifier que si ils exercent réellement un appui aux luttes et au mouvement social, aux exigences populaires et font entendre la voix des milieux populaires, des salariés et des propositions alternatives au capitalisme.

On peut aussi s’étonner que des dirigeants syndicaux qui devraient appeler les salariés à la mobilisation sociale, à créer de nouvelles formes de luttes en viennent à critiquer les initiatives de la « base » et leurs radicalités, s’imposant parfois en donneur de leçons démocratiques et prônant souvent la collaboration de classe. Leur attitude ne peut que renforcer le peu d’intérêt des salariés à s’organiser syndicalement.

En fait cela n’est pas si curieux, les organisations susceptibles de représenter les intérêts de la classe laborieuse sont en général enkystées dans les institutions dont elles sont devenues des appendices et craignent l’initiative des masses. Toute l’expérience de ces dernières décennies a montré que les organisations qui se réclament de la gauche ont, quand elles ont accédé à des responsabilités dans le pouvoir d’Etat, refusé de s’attaquer au système capitaliste. C’est une situation classique des crises politiques que les communistes comme Marx, Lénine ou Trotski ont analysé en leur temps. La crise est non seulement la crise du capitalisme mais elle celle de la gauche et du mouvement communiste, celle de sa direction. De même qu’en son temps les bolchévicks ont du lutter contre les menchévicks qui s’opposaient aux soviets, que les marxistes véritables ont du s’opposer à la toute puissance de Staline au prix de leur vie, de même les révolutionnaires de notre époque sont appelés à combattre ceux qui renoncent ou abdiqueront le moment venu face à la force de l’appareil d’Etat capitaliste. Car c’est au moment même où il est nécessaire de s’organiser pour porter les coups fatals au système capitaliste que des dirigeants renoncent et rejoignent la collaboration de classe en découvrant les charmes discrets de la bourgeoisie que sont les postes bien placés et rémunérés, la garantie d’avantages ou de promotion, la considération médiatique à des politiciens qui fondent leur activité sur le paraître plutôt que sur l’action avec et en faveur des gens.

L’affaiblissement numérique, électoral mais aussi idéologique du PCF est un lourd handicap pour le mouvement populaire. La domination de directions pseudo-marxistes agrégées au pouvoir stalinien qui a conduit à l’échec du socialisme dans les pays de l’Est et freiné les PC d’Europe de l’Ouest dans leur autonomie créatrice, le refus de la gauche de s’en prendre réellement au capitalisme quand elle était au pouvoir, la droitisation des partis de gauche et l’absence d’une alternative anti-capitaliste crédible qui en ont découlé ont conduit les gens à de grandes déceptions, au recul de la conscience de classe, et en France à l’élection d’un Nicolas Sarkozy, qui a pour tâche de mener à son terme la destruction sociale et économique nécessaire pour que le capitalisme puisse tenter une reprise que ses laudateurs voudrait salvatrice.

Le recul général du pouvoir d’achat des plus larges couches de salariés, l’endettement des familles et le tsunami des licenciements, la politique féroce du pouvoir contre les étrangers en situation irrégulière, la fascisation rampante de la société avec le flicage des chômeurs, l’installation de dispositifs renforçant le contrôle social et la précarité comme le RSA, la casse des services publics, le transfert des charges sur les collectivités et la réorganisation territoriale, la défiscalisation progressive du capital, la mansuétude à l’égard des patrons voyous malgré des déclarations fracassantes, toute cette politique est en rupture totale avec la France républicaine, celle des Lumières et du progrès social , celle des grandes luttes ouvrières et des avancées démocratiques.

De nombreux citoyens se demandent si "ça va péter ?". Tous les ingrédients sont effectivement présents pour une explosion sociale. A tout moment, malgré les tentatives de régulation des partis traditionnels et des directions syndicales pour beaucoup bureaucratisées, les couches populaires dans leur diversité peuvent donner de la voix par des actions qui ne seront pas contrôlées par les appareils classiques, qui pourraient revêtir un caractère massif sur tout le territoire et dont la forme pourrait revêtir un caractère d’une violence inhabituelle contre les intérêts de la bourgeoisie.. Je ne parle pas ici des fanfaronnades d’un Olivier Besancenot dont les gesticulations ne servent qu’à fourvoyer les travailleurs dans les pièges que sont des coups politiques sporadiques, des actions médiatiques sans continuité théorique ni organisation durable car coupées de tactiques syndicales et politiques planifiées reposant sur une véritable stratégie de transformation. Il faut dire ici que je ne partage pas l’idée qu’il n’ y aurait pas de spontanéité des mouvements populaires. Je pense que l’histoire nous montre que des événements peuvent provoquer des mouvements de masse spontanés dans le sens qu’ils surgissent de façon inattendue pour la quasi-totalité des gens, même si l’on analyse souvent après coup que les conditions existaient à ce surgissement et qu’une minorité d’analystes les avaient envisagées. En revanche ces interventions massives et rapides de larges masses nécessitent rapidement une organisation et une stratégie si elles veulent atteindre leurs objectifs. Dans la dernière période, si les révoltes des banlieues ne sont pas si éloignées, l’ensemble de l’appareil politique a vite oublié les promesses tenues pour se consacrer surtout à la satisfaction des exigences des capitalistes plutôt qu’à celles de la jeunesse et des milieux populaires. Mais ce qui peut se développer est d’une nature bien plus ample et plus radicale, l’entrée en masse des exploités sur la scène risque de bousculer totalement les scénari des uns et des autres. Car il faut le dire, si il est du devoir des communistes d’agir en permanence pour la voie démocratique avec l’intervention consciente des plus larges masses dans les entreprises et les quartiers, il n’ y a pas à verser dans l’angélisme et penser que la révolution se ferait sans révolution, c’est à dire penser que les exploiteurs laisseront sans réagir le peuple lutter et construire une nouvelle société, ou oublier les leçons de l’histoire notamment qu’il est toujours nécessaire de briser la résistance des contre-révolutionnaires. Les conditions sont-elles réunies pour des interventions populaires massives ?

Les rassemblements des salariés, les journées d’action interprofessionnelles ont été marquées par de fortes mobilisations même si elles restent insuffisantes au regard de l’enjeu. La crise du logement, la croissance exponentielle des licenciements et les atteintes à la dignité dans les entreprises sont telles qu’elles peuvent être des facteurs de déclenchement de la révolte comme pourrait aussi l’être le fait que des millions de gens dans notre pays qui hier vivaient correctement vont se retrouver sans rien. L’ancien premier Ministre ne s’y trompe pas craignant « un risque révolutionnaire en France ». D’aucuns diront à gauche que cette sortie de M. de Villepin est le pendant des déclarations de Besancenot pour utiliser de façon politicienne les inquiétudes et les peurs des citoyens. Mais si l’on veut être sérieux, il faut reconnaître que le mode de production capitaliste est touché en plein cœur et que la financiarisation de l’économie qui n’est que la logique historique du développement du capital conduit à la destruction de richesses matérielles et humaines alors que l’essor continue de la productivité devrait au contraire permettre leur accroissement pour développer l’emploi et réduire le temps de travail. Il y a en réalité un approfondissement considérable et rapide de la contradiction entre le capital et le travail qui crée les conditions objectives, matérielles d’une crise politique majeure où le rôle de l’Etat, des pouvoirs publics, des services publics sont directement mis en question par l’ensemble des acteurs de la lutte de classe. En ce sens nous entrons dans une phase qui peut avoir des développements révolutionnaires du fait de l’incapacité du capitalisme à répondre aux besoins sociaux, économiques et politiques des gens. Ce sont des besoins grandissants quantitativement et qualitativement et dans lesquels l’exigence de l’autonomie de chaque individu, l’affirmation de sa dignité devient un élément central.

Il faut donc s’attendre à une explosion dont la force risquerait d’en surprendre plus d’un, en particulier parmi les hommes politiques à qui, quels qu’ils soient, de gauche comme de droite, des comptes seront demandés à juste titre et qui parce pour la plupart n’écoutent pas les gens ou feignent de le faire ne pourront comprendre ce qui se passe.

L’Histoire cependant montre que les révoltes n’aboutissent qu’à des impasses souvent tragiques, toujours douloureuses, si elles ne se transforment pas en mouvement politique conscient des enjeux, des responsables et des perspectives à construire. Autrement dit la situation appelle à un dépassement des conceptions traditionnelles de la gauche qui a fait faillite et dont les tentatives de recomposition apparaissent comme des gesticulations dérisoires face à l’ampleur des problèmes posés.

La situation appelle à travailler à une intervention populaire politique posant la question de la perspective sur la base de la nécessité d’une révolution dont la dimension ne sera pas seulement nationale mais aura des relations permanentes avec les mouvements populaires de toutes les nations en particulier avec ceux de l’Amérique Latine qui sont à ce jour les plus avancés en matière de développement démocratique et révolutionnaire. En effet, ce qui se passe en particulier au Venezuela où se conjuguent prise du pouvoir politique et organisation populaire de base, outre l’originalité propre de l’expérience sociale actuelle de la nation de Simon Bolivar, livre des faits intéressants au caractère universel quant à la capacité de tout un peuple à modifier son point de vue, passant en quelques années d’une forme de fatalisme à une reconquête d’un espoir en action, à la reconquête de ses capacités de mobilisation et d’intervention dans la sphère politique. Pour le moment, en France, il serait suicidaire pour les exploités de participer à des actions de révolte dépourvues de direction, d’organisation, de théorie et qui seraient vite réprimées, la bourgeoisie étant prête à utiliser la violence armée pour écraser tout mouvement. Seule la démocratie permanente du mouvement populaire mobilisant massivement toutes les couches non capitalistes de la société peut déjouer les pièges et la répression que la classe dominante utilise pour maintenir son hégémonie. D’aucuns pensent que les couches dites improprement "classes moyennes" composées d’employés et de cadres ne s’engageront jamais dans un mouvement populaire révolutionnaire. C’est sous-estimer l’ampleur de la crise et le fait que ces couches sociales sont et vont être victimes de plus en plus des décisions du grand capital, se retrouvant sans emploi ou en totale précarité, voire sans toit, profondément affectées dans leur vie familiale et sociale qui sera brutalement dégradée. C’est oublier aussi que ces couches aujourd’hui divisées, mises en concurrence, atomisées dans l’appareil de production, font elles aussi partie de la classe qui participe à la création de richesses et ont un attachement réel au contenu du travail, à sa qualité, à ses objectifs, et que par conséquent elles sont, au premier chef, intéressées par l’avenir de la société et les rapports nouveaux qu’il convient de créer dans le travail, dans les entreprises pour se débarrasser du capitalisme.

Dans ce contexte, l’appareil médiatico-idéologique est de ce point de vue l’un des instruments des plus perfides utilisés contre les gens. Les idées les plus obscurantistes y sont développées, les sciences y sont généralement présentées coupées de leurs origines historiques et de leur contexte social, la censure sur les initiatives populaires et les luttes, sur la vie démocratique y est généralement exercée puisque celles-ci sont présentées comme des facteurs de régression et non de progrès. L’idéologie individualiste et le culte de l’argent sont glorifiés jusque dans certains dessins animés. La télévision donne une image de la société telle que la pensent les exploiteurs : le capitalisme serait un horizon indépassable secrétant fatalement la richesse pour une minorité digne d’être la classe dirigeante, aux autres de se débrouiller pour parvenir là où les puissants ont laissé quelques miettes à se partager, quant aux prolétaires, qu’ils ne se fassent aucune illusion, leur sort est jeté depuis la nuit des temps : qu’ils se satisfassent de leur dose de fantasmes quotidiens pour accepter leur condition de sous produit social puisque il en a été ainsi de tout temps.

Il suffit d’observer la peur panique qui tenaille les politiciens et les puissants dès que des citoyens commencent à exprimer leur volonté de participer à la conduite des affaires sociales, économiques et politiques en contestant la fatalité de l’ordre existant. La moindre pétition, la moindre initiative qui sort du cadre de la pensée dominante est vécue par eux comme une insupportable agression, une provocation qui leur conteste leur sacro-saint pouvoir ; La démocratie n’est pour eux qu’une permanente concession à la lutte de classes. La preuve en est que dès que les prolétaires se divisent, que leur unité s’affaiblit, la démocratie recule. Il suffit pourtant de peu en réalité pour que le mouvement démocratique reprenne du poil de la bête : il suffit en vérité de recréer l’espoir par un travail sur la conscience même que le mouvement populaire a de lui, en combattant résolument l’idée qu’il n’existe pas, qu’il n’a pas de rôle historique, en combattant cette ineptie que le capitalisme est éternel et qu’il retombe toujours sur ses pieds. Or le mouvement populaire est la société même en action dans le travail, la création, et comme un enfant encore en devenir, il lui manque la pleine conscience politique de ses possibilités transformatrices maintenu qu’il est dans la domination d’une classe qui n’existe que par l’exploitation.

L’histoire montre que le mouvement populaire peut aller jusqu’à la grève générale et à la désobéissance civile, instruments politiques des grandes masses exclues du pouvoir et décidés démocratiquement. Il est symptomatique que le mouvement syndical comme les partis de gauche se refusent à l’idée de préparer la grève générale. Une grève générale se prépare, elle n’est pas inéluctable mais elle peut être un grand moyen de lutte si elle repose sur un travail de longue haleine, si elle est maîtrisée de bout en bout par les travailleurs et qu’elle est dirigée stratégiquement. Certes les conditions de sa réalisation sont complexes puisque justement le capitalisme a réussi à précariser l’ensemble de la société, à diviser les salariés, à les opposer entre eux. D’où l’impérieuse nécessité de propager les idées révolutionnaires pour unifier le combat politique.

C’est justement pour cela que la préparation d’une action de très grande ampleur paralysant pacifiquement le système de production et de propagande du capitalisme et donnant la parole et l’initiative aux citoyens est sans doute aussi l’un des moyens les plus efficaces pour se préparer à l’auto-organisation populaire pour une transformation politique réelle. Une telle lutte s’organise sur la base des cahiers de revendications des salariés qui doivent devenir les références de l’action syndicale pour aider aux convergences et lutter contre le corporatisme. Une telle lutte se fonde sur la nécessité d’organiser des réseaux, des coordinations, des liens permanents entre tous les lieux et secteurs professionnels où des conflits éclatent. Une grève générale active, militante, alliant les revendications à la question des moyens pour y répondre, devra poser la question de quel pouvoir pour quelle société, elle conduira les partis politiques à se positionner et à être démasqués pour ceux qui prétendent être pour la démocratie, mais qui seront les premiers à saboter la production et les initiatives des travailleurs pour contrôler les outils de travail, les protéger et les mettre au service du peuple. Une grève générale qui préparera de nouveaux rapports entre les hommes au travail, qui sera le moment de l’élaboration politique de la démocratie de masse. Car il ne faut pas seulement concevoir la grève générale comme un arrêt de travail des salariés mais comme le moment pour eux de s’affirmer en potentiels preneurs de pouvoir et donc de créateurs de droits de facto dans les entreprises et dans la nation.

Ce seront de grands moments de citoyenneté, moments qui sont aujourd’hui quasiment interdits de fait puisque les gens n’ont pratiquement pas de temps à consacrer à l’échange collectif, au partage des idées, à la confrontation critique de leur propre expérience. Cette grève générale devra être alimentée politiquement et idéologiquement sur le sens du travail, de l’utilisation de l’argent, de l’avenir de la planète et de la société. En cela le marxisme peut retrouver sa pertinence pratique et sa vivacité en s’exerçant comme théorie de l’action et donc comme pratique alimentant l’intervention des citoyens, les aidant dans leurs luttes. Cette situation politique d’émergence du peuple en lutte sera telle que, si nombre de revendications pourront commencer à être satisfaites, il faudra poser en grand la question d’une expression populaire par l’organisation d’élections générales avec abolition de toutes les mesures antipopulaires et discriminatoires qui interdisent aux étrangers de voter et d’être candidats, tout comme les mesures scélérates qui obligent les candidats à payer leurs frais de campagne électorale, procédé inique qui exclut de fait les candidats des milieux populaires. Ces élections pourront faire l’objet d’assemblées préparatoires dans les quartiers, les entreprises, afin d’élaborer des programmes issus du peuple et non des seuls partis politiques.

Le mouvement par sa détermination et son objectif devra poser la question de la création de nouvelles institutions qui devront être fondées sur une véritable séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire y compris en créant un quatrième pouvoir, celui de la démocratie participative ou plus précisément de la démocratie d’engagement, qui établit une relation entre les conseils populaires de base réunissant tous les citoyens volontaires sans discrimination et les autres pouvoirs constitutionnels, quatrième pouvoir qui devra être reconnu lui-même par la Constitution de la VIème république.

Je trace ici les grandes lignes utopiques et imaginaires mais cependant possibles d’une lutte révolutionnaire de très grande ampleur qui pourrait se développer dans les prochains mois en France. Rien n’est décidé d’avance, la situation est celle des possibles... Des circonstances nouvelles sont en train de naître qui peuvent aller dans le sens d’un bouleversement politique qui je l’espère fera émerger les conditions d’ une démocratie inédite, une démocratie impensable auparavant, et si indispensable pour ne pas aller vers las abîmes d’une barbarie capitaliste destructrice de la civilisation toute entière.

Jean-Paul Legrand militant communiste maire-adjoint PCF de Creil

 

 

 

 


 


 

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