I. La nouvelle crise financière de 2007-2008 et sa portée. (1ère partie)

Publié le par COLLECTIF ANTILIBÉRAL du PAYS de PORT-LOUIS

Transformations et crise du capitalisme mondialisé, quelle alternative ?, le dernier livre de Paul Boccara décrypte la crise du système et explore la construction d’alternatives émancipatrices.
Avec l’accord de son auteur, nous publions un extrait de cet ouvrage qui permet de mieux comprendre ce qui se passe avec la crise dite des "subprime" et des solutions pour en sortir.

La crise financière qui a éclaté à partir des États-Unis, à l’été 2007, a fait l’objet de nombreux commentaires, soit extrêmement alarmistes, soit, au contraire, rassurants.

En réalité, alors qu’on reconnaît son ampleur et sa nouveauté, elle serait révélatrice de la maturation des transformations profondes et de la crise systémique radicale du capitalisme financiarisé et mondialisé. Au-delà de sa portée immédiate, ce sont les suites du processus et sa grande portée aux plans économique, social, politique et idéologique d’ensemble qui sont en cause.

Des propositions radicales concernant des mesures et des luttes novatrices auraient dans ces conditions, une opportunité historique pour être présentées comme réalistes, en répondant non seulement aux besoins à court terme mais aussi à long terme des populations en France, dans l’Union européenne et dans le monde. Face aux défis de la nouveauté profonde de la situation et de ses risques, elles peuvent faire l’objet d’un débat avec les militants syndicalistes, associatifs et politiques ainsi qu’avec les élus, pour leur développement dans des actions rassembleuses et persévérantes. Et cela, en contribuant au débat si nécessaire aujourd’hui à gauche, face au social-libéralisme et au populisme de droite, avec l’apport des analyses marxistes et communistes devant les enjeux profonds non seulement de résistance mais d’avancées sociales transformatrices qui mûrissent.

Considérons deux parties :
1 – la crise financière, comme révélateur
2 – sa portée immédiate et globale à plus long terme

I - La crise financière de 2007 – 2008 : révélateur de la gravité nouvelle de la spéculation du capital financier mondialisé.

1) Les mécanismes ayant conduit à la crise financière de 2007 et les pertes

Les mécanismes qui ont conduit à l’éclatement à l’été 2007 de la crise financière mondialisée sont assez bien connus, du moins dans leur principe.
Mais plus profondément, ce qui serait révélé, c’est la gravité nouvelle de la spéculation financière, elle-même exprimant la maturation de la crise systémique radicale du capitalisme financiarisé et mondialisé.
On peut rappeler le mécanisme de principe de la crise des spéculations sur les crédits immobiliers dits des « subprimes », ou crédits risqués sur les achats de logements, jusqu’aux pertes considérables des banques. Après la privatisation des institutions de soutien du crédit hypothécaire, aux États-Unis, comme Fanny Mae, fondé par l’Etat en 1938 et privatisé en 1968, on a assisté vers 2005-2006 à une croissance très importante et spéculative des crédits pour des achats de maisons, garantis par leurs hypothèques. Alors que la demande grandissante des habitations a poussé leur prix à la hausse de plus en plus aux États-Unis (et dans une moindre mesure en Europe et ailleurs), cela a donné confiance pour garantir par des hypothèques des prêts de plus en plus coûteux. Et cela pour des masses grandissantes de ménages aux revenus modestes.
Les banques et les Fonds financiers ont cherché des profits élevés avec des taux d’intérêt progressivement relevés, tandis qu’ils utilisaient des fonds empruntés avec des taux plus bas. Les crédits ont été titrisés. C’est-à-dire que les banques et officines de crédit ont vendu leurs titres de créance à d’autres banques et à des Fonds financiers plus ou moins spéculatifs pour diminuer leurs risques, bien au-delà des États-Unis. Ils se sont permis ainsi de relancer leurs prêts jusqu’à d’énormes montagnes de dettes.
Mais les prix immobiliers sont finalement devenus trop élevés. Ils ont dû ralentir puis baisser, tandis qu’au contraire les taux d’intérêt étaient relevés. D’où les non-remboursements des crédits et les ventes forcées de logements, relançant encore la baisse des prix des logements et les défaillances des acheteurs à crédit. D’où, avec la montée des impayés de crédit, les craintes des défaillances empêchant les soutiens des banques prêteuses et les prêts interbancaires. D’où la crise de liquidités, la dévaluation des créances et les pertes très considérables dans les banques et les Fonds.
Il faut souligner l’énormité nouvelle des multiplicateurs du crédit, avec des pools de produits financiers très complexes. On a ainsi cherché à relever considérablement les perspectives de profit mais aussi on a augmenté les risques.
Par exemple, un Fonds a emprunté 15 fois sa mise initiale dans une succession complexe de crédits en chaîne. Soit pour 100 millions on passe à 1,5 milliards. Un autre avec 100 millions a déclenché une mobilisation de 3 milliards de dollars. En outre, les achats de titres de crédit ont été considérés comme du capital garantissant d’autres crédits.
En ce qui concerne les pertes liées à la dévalorisation de titres de créances en difficulté de remboursement dans les banques et dans les Fonds d’investissement, elles sont considérables. On a d’abord considéré 200 milliards de dollars dont 50 % localisés aux États-Unis, avec 22,5 milliards de dollars pour Merrill Lynch, 18 à 22 milliards pour Citigroup, et plus de 15 milliards pour la banque suisse UBS ; en France, 5,4 milliards d’euros pour le Crédit agricole, 4milliards pour Natixis, ou plus de 4 milliards pour la Société générale.

Mais ensuite on a parlé de 400 milliards de dollars pour la dépréciation d’actifs dans les comptes des banques et cela pour des sommes exposées de 945 milliards de dollars .En avril 2008, le FMI chiffrait le coût de la crise financière à environ 1000 milliards de dollars. Il faut aussi considérer encore le risque des assureurs qu’on a pu chiffrer à 820 milliards de dollars, soit 14 fois leurs fonds propres, ainsi que les faillites d’assureurs et leurs pertes. Ainsi, l’assureur américain AIG, premier assureur mondial, aurait perdu, 13,1 milliards de dollars au premier semestre 2008. Enfin, après les prêts à risque ou subprimes, ce sont les prêts intermédiaires qui voient monter les impayés au milieu de 2008, tandis que même les emprunteurs de première qualité ont commencé à être mis en cause.

2) Gravité nouvelle de la spéculation.

Derrière les mécanismes et les chiffres de cette spéculation, on doit considérer la maturation des transformations et de la crise systémique d’ensemble du capitalisme financiarisé et mondialisé.
Pour l’essor d’une spéculation, il faut un triangle :
1– une masse financière,
2 – une incitation à de hauts profits possibles,
3 – une demande augmentant fortement par rapport à une offre pour une marchandise sur laquelle spéculer.
Or, désormais les transformations très profondes du capitalisme et de sa crise systémique poussent formidablement ces trois éléments :
C’est, premièrement, d’énormes disponibilités financières résultant :
— du début de la révolution monétaire de décrochement de la monnaie par rapport à l’or, avec le dollar comme monnaie mondiale de fait et sa formidable création inflationniste possible,
— les débuts de la révolution technologique informationnelle, avec les économies considérables de moyens par rapport à la valeur ajoutée produite, en prix. D’où d’énormes disponibilités pour les prélèvements et les placements financiers (comme d’ailleurs aussi pour les prélèvements publics et sociaux)

Deuxièmement, le fort relèvement des taux de profit devenu possible, avec les économies de coûts de la révolution informationnelle par rapport aux produits, mais aussi avec les salaires bas des pays émergents et la mise en concurrence de tous les salariés du monde. Cela incite à une très forte rentabilité des fonds des entreprises et encore plus des Fonds spéculatifs.

Troisièmement, l’insuffisance de certaines productions par rapport à la montée des besoins populaires, comme les logements, l’énergie, les matières premières, l’alimentation, qui peuvent servir d’appui à la spéculation.
Cela tend à exacerber les défis de l’opposition entre capitaux et populations salariées.
Outre le renforcement de l’exploitation des salariés, avec leur mise en concurrence dans le monde entier, c’est aussi la pression sur leur consommation par les prix relevés de façon spéculative, pesant sur leur pouvoir d’achat, et par les prélèvements de leur endettement.
Avec des mécanismes financiers en partie décrochés des exigences de la production, avec les économies de coûts de la révolution informationnelle, le système tourne en partie en rond, en quelque sorte pour lui-même, de façon perverse.
C’est la montée du parasitisme et de l’immoralité de la rentabilité financière avec la perversité amplifiée du fric pour le fric. On le voit avec la crise de l’immobilier où les ménages les moins aisés qui sont les plus nombreux et les plus fragiles sont les plus visés et les plus touchés.
Par exemple, aux États-Unis, comme pour 2,5 millions de familles emprunteuses insolvables, Cleveland a vu se multiplier les saisies d’appartements et les appartements vacants abandonnés. Et le maire a porté plainte contre les banques même si leurs opérations étaient légales. Car, a-t-il dit, quand un passant est renversé hors des clous, par un automobiliste respectant la limitation de vitesse, ce dernier a respecté le code mais il est un criminel. On pourrait dire la même chose pour tout le système des spéculations financières.
Ce sont, aussi, sous prétexte de l’endettement public et des difficultés nouvelles de la conjoncture liées à la crise financière, qui sont mises en avant par le gouvernement français, les dispositions structurelles de réduction de dépenses publiques en France, comme ailleurs dans l’Union européenne. C’est encore le durcissement de la déjà très dure Banque centrale européenne dans sa mission dite anti-inflationniste, en fait pour un euro fort pour les placements financiers avec des taux d’intérêt élevés, contre les relèvements de salaires. Et c’est partout d’ailleurs, les mesures structurelles contre les dépenses salariales et sociales avec la mise en cause des services publics pour protéger les profits et les placements financiers.

II - La portée économique, sociale et idéologique, immédiate et à plus long terme, de la crise financière

Malgré certains ralentissements de la croissance, la crise financière ne débouche pas encore sur une crise mondiale d’ensemble. Alors que nous avons eu après la crise financière dite asiatique de 1997, la crise économique globale de 2000-2001. On va probablement avoir une telle succession avec une crise économique encore plus profonde.

1) La portée immédiate de la crise financière.

Ce sont d’abord les difficultés et les pertes des banques et autres institutions financières, ainsi que des Fonds d’investissement, surtout aux États-Unis, mais aussi en Europe. Et cela a entraîné les soutiens publics importants depuis les injections massives de liquidités par les banques centrales, comme la FED, avec elle, une série de baisse des taux, la Banque d’Angleterre ou la Banque centrale européenne, jusqu’à la nationalisation forcée de la banque britannique Northern Rock ou le rachat provisoire de la banque Bear Stearns par la banque J. P.Morgan avec le soutien de la FED. Aux Etats-Unis, 130 milliards de dollars ont dû être absorbés par le système bancaire, sous forme de capitaux nouveaux, sans que la santé des banques américaines ne s’améliore. _ Encore en juillet 2008, Merrill Lynch recherchait 9,8 milliards de dollars et, avec cette nouvelle recapitalisation, cela ferait 25 milliards de dollars injectés dans la prestigieuse banque d’affaires, pour éponger ses pertes, depuis l’automne 2007. Les banques, surtout aux Etats-Unis, ont dû procéder à des licenciements. Et des pertes d’emplois ont accompagné les restructurations importantes dans tout le secteur bancaire et financière
Les difficultés des banques ont provoqué, surtout aux États-Unis mais plus ou moins ailleurs, des freinages et des difficultés nouvelles du crédit, qui pèsent principalement sur les P.M.E. Si les banques en difficulté réduisent le robinet du crédit quand elles ne le ferment pas, les effondrements boursiers, surtout des valeurs bancaires mais aussi de toutes les valeurs, ont dans l’immédiat pu aussi réduire les apports des marchés d’actions pour les entreprises.
Alors qu’on croyait la crise financière calmée, en juillet 2008 a surgi la menace d’effondrement des deux principaux bailleurs de fonds de l’immobilier aux Etats-Unis, Fannie Mae et Freddie Mac, tandis qu’un des grands du crédit hypothécaire Andy Mac était en faillite et placé sous tutelle publique.
Quand la banque Bear Stearns a eu besoin d’être renflouée et reprise, ses 395 milliards de dollars de prêts représentaient 33 fois ses capitaux. Mais Freddie Mac aurait eu 1900 milliards de prêts et de garanties de crédits pour 2 milliards de fonds propres, un ratio de 1000 pour un, et Fannie Mae, avec 3330 milliards d’engagements était à peine mieux capitalisé.
Fannie Mae et Freddie Mac sont des organismes privés cotés en bourse, mais sous « supervision » de l’Etat, ou des « Government sponsered entities ».Ils ne prêtent pas directement mais garantissent ou possèdent les emprunts immobiliers qu’ils rachètent au banques, en empruntant à des taux préférentiels. En juillet 2008, ils détenaient ou garantissaient 5300 des 12000 milliards de dollars de crédits immobiliers en cours aux Etats-Unis. Leurs engagements ont crû de façon vertigineuse et ils ont alimenté la crise des subprimes en titrisant en Bourse des paquets de créances hypothécaires rachetées aux banques. Avec la montée en flèche des emprunteurs insolvables, ils se sont retrouvés en risque de manque de liquidité, tandis que leur faillite aurait fait peser un danger d’effondrement sur tout le crédit aux Etats-Unis. En quelques jours, ils se sont effondrés en Bourse. Aussi, le gouvernement a envisagé de les placer « sous tutelle », tandis que le terme de « nationalisation » démenti était dans toutes les têtes. Un « plan d’action immédiat » a été lancé par le Trésor américain et la Réserve Fédérale. Aux termes de ce plan, le Trésor est autorisé à acheter « provisoirement » leurs actions, c’est-à-dire de souscrire à une augmentation de capital, et à leur prêter. Et l’autorité de leur supervision est remplacée par un organisme de contrôle aux pouvoirs renforcés.
En relation avec le freinage du crédit, les limitations des marchés financiers et avec les difficultés de consommation des ménages endettés, sont intervenus des ralentissements de la croissance. Le ralentissement est surtout relativement marqué aux Etats-Unis, avec une croissance très faible au premier semestre et la menace d’une récession au second semestre. Les Etats- Unis ont perdu des emplois pour le septième mois consécutif en juillet 2008, où le taux de chômage est remonté à 5,7% de la population active, contre 5,5%, le mois précédent, soit son plus haut niveau depuis mars 2004.Avec les effets de la crise sur le pouvoir d’achat et avec la hausse du prix de l’essence, les automobilistes américains se détournent des gros véhicules trop chers et trop gourmands en essence. Le marché automobile américain pourrait tomber à 14,4 millions de voitures en 2008, contre 16,1 en 2007, puis en 2009 à 14,1, voire à 13 ,6millions en 2008 et 11,7 en 2009.
Cependant, le Président de la Réserve Fédérale a affirmé que cette dernière maintiendra des financements exceptionnels des établissements bancaires aussi longtemps que ce sera nécessaire.

Le freinage de la croissance est sensible en Europe, quoique le ralentissement y soit décalé, de l’Irlande à l’Espagne (où le chômage fait un bond) à l’Italie, à la France et à l’Allemagne. Au 2è trimestre 2008, en France, le PIB a reculé de 0,3%, en Allemagne de 0,5%, dans la zone euro de 0,2%.Mais il a aussi reculé dans le même intervalle de 0,6% au Japon. Le risque de récessions est alors avancé. Et ces ralentissements de croissance provoquent des suppressions d’emplois, comme par exemple les 5000 suppressions décidées en Europe par Renault en juillet 2008 Toutefois, pour 2008, même si les pays émergents sont quelque peu touchés et ralentis, leur croissance restera encore très forte. Par exemple la Chine passerait de 11,4 % à 9,3 %, l’Inde de 9,2 à 7,9 ; l’Amérique latine de 5,6 à 4,3 ; la Russie de 8,5 à 7 ; tandis que l’Afrique continuerait à relever sa croissance de 6,2 à 6,3. Dans ces conditions, la croissance mondiale va baisser, mais tout en restant relativement soutenue. Cela ne constitue pas encore une véritable crise conjoncturelle mondiale. Cependant, si la crise financière semble relativement calmée, il reste encore des cadavres dans les placards. Mais surtout, quant aux perspectives ultérieures, elles vont de :

  • Pour certains, la fin de la crise financière dès fin 2008 et la reprise durable, grâce à tous les assainissements, à partir du milieu ou de la fin de 2009.
  • Ou, au contraire, pour d’autres économistes, la poursuite et même l’aggravation des difficultés, avec éventuellement une certaine stagflation (inflation + très faible croissance), du moins aux Etats-Unis ou dans l’Union Européenne.
  • Ou encore, le plus probablement, à la fois, outre certaines stagflations partielles, plus ou moins importantes, des réponses capitalistes entraînant un certain rebond de croissance en 2009, surtout dans les pays émergents, puis l’éclatement d’une nouvelle crise globale non seulement financière mais proprement économique, à l’échelle mondiale, vers 2010, 2011 ou 2012. Elle serait plus profonde que celle de 2000-2001.

2) La portée à plus long terme.

Dès le 9 août 2007, la Réserve Fédérale des Etats- Unis a injecté 24 milliards de dollars de liquidités et la Banque Centrale Européenne 94,8 milliards d’euros. Cependant, le soutien par les banques centrales et par des fonds publics des banques et institutions financières les plus touchées contre le risque d’effondrement en chaîne effectivement stoppé, ou encore un certain soutien de la consommation aux Etats-Unis par réduction de la fiscalité, n’ont pas répondu aux facteurs profonds, ni de la spéculation qui reste très stimulée et profonde et encore moins de la crise systémique d’ensemble financière et aussi réelle. On a eu notamment un déplacement de ces énormes masses financières spéculatives et aussi des potentiels existant dans le système nouveau de démultiplication du crédit, y compris pour tenter de se refaire comme des joueurs après des pertes. Et cela, vers d’autres productions sensibles que celle des besoins de logements, où il y a un écart, considérable et grandissant, entre les conditions de l’offre et de la demande populaire.

C’est la spéculation sur le pétrole et aussi sur le gaz qui a explosé jusque vers juin 2008, sur les matières premières - du charbon au minerai de fer, bien plus que sur l’or, et sur les ressources alimentaires de base, le blé, le riz et le maïs -, face aux besoins grandissants de ces produits dont les prix se sont envolés. Et la spéculation, s’appuyant sur des contrôles du capital financier, pourrait éventuellement toucher des éléments des services publics avec des privatisations et des implications des entreprises d’assurance, comme pour la santé. Mais bien plus, l’amplification de la spéculation malgré certaines baisses relatives ultérieures, vient percuter des facteurs réels profonds de la crise systémique, lesquels, arrivés à maturité, tendent désormais à atteindre des seuils de gravité sans précédent.
Cela concerne d’abord la crise et la révolution écologiques avec leurs trois dimensions :

  • La tendance à l’épuisement ou du moins à des coûts très élevés, à cause de l’insuffisance de ressources traditionnelles,
  • Des risques intolérables de pollution, notamment l’effet de serre sur le climat.
  • Les nouveaux espaces et domaines à maîtriser, comme l’espace, les océans, le biologique,
    Cela se marque particulièrement pour la consommation des produits pétroliers et ses rejets, avec la progression formidable des motorisations traditionnelles et notamment le rattrapage massif des pays émergents.
    Cela se marquerait aussi désormais à propos des produits de base alimentaires dans le monde, avec la relance de la faim et de ses émeutes dans les pays en développement. Ce qui renverrait aux besoins nouveaux liés à l’urbanisation devenue majoritaire, à la croissance démographique dans les pays du Sud, aux limites profondes concernant l’eau, les capacités d’achat des engrais, etc.
    A leur tour ces relèvements de prix, qui restent élevés malgré des reflux ont contribué à renforcer les exigences de salaire et de pouvoir d’achat salarial partout. Et à cela se joignent les besoins devenus immenses concernant, dans le monde entier, les insuffisances graves de salariés qualifiés et de formation.
    C’est aussi les besoins de la révolution démographique de la longévité et des retraites.
    Des luttes salariales nouvelles se manifestent d’ailleurs partout dans le monde : comme en France ou en Allemagne, au Royaume- Uni, mais aussi dans les pays entrés nouvellement dans l’Union européenne comme on l’a vu chez Renault Dacia en Roumanie ou encore dans les pays émergents avec beaucoup de luttes très nouvelles en Inde, au Pakistan, au Chili, etc.

Et, couronnant le tout, on peut prévoir l’exacerbation probable des tentatives, ayant déjà commencé, de réponses capitalistes fondamentales par de nouveaux moyens techniques, de nouvelles productions, pour remplacer les travailleurs notamment qualifiés et économiser les salaires, ou encore pour économiser l’énergie et les matières.
Il s’agit de nouveaux équipements, de nouvelles infrastructures, de nouveaux moteurs, de nouvelles automobiles, de nouveaux avions, de nouvelles installations énergétiques, d’autres matériaux composites, de nouveaux composants électroniques, de nouveaux logiciels.
Les investissements pour tout cela et la croissance, en volume et en prix, de ces nouveaux moyens de production vont avoir lieu, face aux pressions contre les emplois, les salaires, et dépenses sociales. Cette contradiction grandissante entre capitaux et salaires va conduire sans doute, après éventuellement un rebond limité vers 2009–2010, à une surproduction et à l’éclatement de la suraccumulation des capitaux, financiers, matériels et informationnels, avec probablement une nouvelle crise conjoncturelle vers 2010, 2011, 2012.
Et le déplacement accéléré des capitaux vers les pays émergents, avec leur potentiel de croissance élevé, va contribuer à cette suraccumulation mondiale.
Dès aujourd’hui montent des antagonismes nouveaux entre les exigences des Fonds d’investissement voulant éventuellement dépecer des entreprises auxquelles ils participent et l’exigence de l’efficacité industrielle, comme on l’a vu par exemple avec les pressions du Fonds Pardus sur Valéo. De même les exigences exacerbées des actionnaires peuvent s’opposer comme jamais aux dépenses nécessaires pour l’efficacité de la production.
Mais aussi le Fonds de réserve des retraites en France, les Fonds de pension dans le monde sont menacés par les effondrements spéculatifs et financiers.
On assiste partout, comme déjà pour les crises précédentes, mais bien davantage, à la montée des risques de surendettement des entreprises et des Etats. Il faut surtout prendre en compte le défi devenu formidable de l’inflation du dollar à l’échelle mondiale et des prises extrêmement massives de bons du trésor des États-Unis par les Banques centrales, tout particulièrement en Asie dont la Chine, à partir des excédents commerciaux en dollars. D’où la tendance à la baisse du dollar, le risque du retrait des banques centrales par rapport au dollar que nous avons déjà évoqué. Il a commencé à se manifester avec des débuts de conversion en euros et aussi la constitution de Fonds publics dits souverains, de la Chine à la Russie en passant par l’Arabie Saoudite, pour commencer à racheter des parts d’entreprise ou de banques américaines. C’est le cas, par exemple, du Fonds souverain de l’Etat de Singapour qui est devenu le premier actionnaire de Merril Lynch, avec15% de participation au capital. Tandis que dès novembre 2007 le Fonds souverain d’Abu Dhabi avait acquis 4,9% de Citigroup. Cela pourrait se précipiter en cas de crise économique globale avec, non pas la fatalité d’un progrès social, mais l’ambivalence entre :

  • des affrontements pour des rentabilités financières rivales, qui vont certainement intervenir ;
  • des réponses éventuelles de constructions nouvelles de relations internationales et sociales, commençant à s’émanciper des dominations financières.
    Au plan monétaire et financier, montent comme jamais les défis de la domination des crédits, en liaison avec les marchés financiers libéralisés, pour la rentabilité financière, ainsi que des interventions financières des Etats-Unis et du dollar. Les Etats-Unis s’efforceront de maintenir leur domination, en jouant sur les baisses de taux d’intérêts pour soutenir les crédits en dollars, ou, au contraire, sur les relèvements de taux pour relever le dollar et leurs attractions de capitaux. Mais aussi, face aux effets de ce jeu, les défis se renforceront sans doute dans le monde pour s’en émanciper en modifiant le système.
    Certains parlent déjà du besoin de sortir de l’économie de surendettement, financée par les effets de levier de la baisse des taux d’intérêt sur le dollar, beaucoup trop exagérée, en vue de relever la rentabilité financière et spéculative. Il s’agirait de passer à une économie de crédit beaucoup moins fondée sur ces effets de leviers du crédit pour la rentabilité financière avec la montée d’investisseurs à long terme en capital. Mais, à propos des ces investisseurs, il y a une ambivalence possible entre l’intervention des Fonds de placement privés avec une autre gestion , y compris les fonds de pension, ou la montée de Fonds souverains et des institutions financières publiques. Et la question d’un tout autre crédit, à visée sociale et pour d’autres coopérations articulées à de nouvelles institutions publiques, ainsi que celle d’autres Fonds publics socialisés, ne sont pas encore posées. D’une façon générale, tous les affrontements internes et internationaux pourront s’exacerber et ils pousseront nécessairement à des transformations politiques et économiques profondes. Des appels à des interventions étatiques ou inter-étatiques dites de corrections fortes des excès financiers, qui sont déjà lancés, sont à la fois très nouveaux et très insuffisants. Cette volonté d’interventions publiques nouvelles, malgré toutes leurs insuffisances et leurs visées de consolidation du système existant, pourrait néanmoins contribuer à changer le climat idéologique en favorisant la crédibilité de propositions vraiment novatrices et efficaces, car réalistes et radicales, en étant contrôlées, désormais, par les travailleurs et les citoyens avec la prédominance de but sociaux.

Ainsi, à propos de la mise sous tutelle par le Trésor des Etats-Unis de Fannie Mae et Freddie Mac et de l’injection de fonds publics pour eux en juillet 2008, le Wall Street Journal, dans un éditorial inhabituel, appelait à cette intervention de l’Etat et à son contrôle, tout en déclarant : « nous ne sommes pas devenus socialistes. Mais le contribuable doit comprendre que Fannie et Freddie pratiquent déjà le socialisme, et le plus malhonnête qui soit_leurs profits sont privatisés et leurs risques socialisés. Nous proposons une forme plus honnête de socialisme, avec une politique de réforme à long terme. ». Et l’économiste en chef de la banque d’affaires Goldman Sachs laissait entendre, au même moment et pour les mêmes institutions, qu’il n’était pas forcément hostile à une nationalisation ou à une mise sous tutelle provisoire.
Déjà Joseph Ackerman, PDG de la Deutsche Bank et figure emblématique du capitalisme européen avait pu déclarer, en mars 2008, à propos de la crise financière « je ne crois plus au pouvoir d’ autocorrection des marchés « . D’autres appels, notamment européens, d’importants responsables politiques et idéologiques, avaient pu demander de sortir du « tout-libéralisme » dominant, avec une remontée de l’intervention publique. Cependant, ces appels tendent encore à consolider le système ,avec sans doute à la fois la sous-estimation des forces du libéralisme exacerbé dominateur et aussi de la nécessité de changements beaucoup plus radicaux face à ces forces. On peut citer deux appels lancés en mai 2008. C’est d’abord l’appel de plusieurs anciens premiers ministres ou ministres des finances européens d’orientation sociale-démocrate, intitulé « la finance folle ne doit pas nous gouverner ». Ils déclaraient qu’« il est urgent de constituer un comité de crise européen pour apporter des réponses solides à la crise actuelle des marchés », et que la crise financière incarne « l’échec de marchés peu ou mal régulés et elle nous montre … que ceux-ci ne sont pas capables d’autorégulation ». Il ajoutait : « le problème réside dans le modèle actuel de gouvernance économique et d’entreprise, axé sur une maigre réglementation, sur un contrôle inadéquat, et sur une offre trop faible de biens publics ».
C’est ensuite la publication du rapport de la commission « Croissance et développement », financée notamment par la Banque Mondiale, avec la participation de prix Nobel d’économie, le Président de Citigroup, la directrice générale de la Banque Mondiale, le Gouverneur de la Banque de Chine, etc.… Ce rapport a étudié les conditions de la croissance d’un certain nombre de pays émergents. Il en tire des conclusions qui vont à l’encontre du « Consensus de Washington », cette plate-forme idéologique adoptée par les institutions internationales dans les années 1990, prônant la réduction des déficits publics, des impôts et des dépenses publics, avec au contraire l’accélération des privatisations et des déréglementations. « La principale de nos conclusions est que la croissance indispensable pour faire reculer la pauvreté et instituer un développement durable, réclame un Etat fort », a pu déclarer un des auteurs. Le rapport estime en effet que « plus l’économie croît, plus une administration publique, active et pragmatique a un rôle crucial à jouer », avec notamment des investissements publics dans les infrastructures, l’éducation et la santé, ainsi que contre l’insécurité économique. Tout cela peut monter encore avec l’éclatement de la future suraccumulation et une nouvelle crise conjoncturelle mondiale d’ensemble.
Cependant, au-delà de la remontée des interventions publiques et des Etats, même concertées au plan planétaire, des interventions directes, décentralisées, concertées, des citoyens pourraient être aussi concernées désormais, dans une démocratie participative et d’intervention du local au mondial. En liaison avec l’avancée de ces partages de pouvoirs, ce sont les partages des ressources et des rôles pour le développement de chacun, avec la croissance réelle et l’emploi, qui pourraient être visés. Et cela devrait se rapporter, tout particulièrement au partage de la création monétaire entre les pays, émancipée de la domination de la spéculation avec son contrôle démocratique participatif.
Contrairement à ce qui s’est passé en 1929 et dans les années 1930, la création monétaire, à partir des banques centrales publiques et de la monnaie fondamentalement décrochée de l’or, a soutenu le système monétaire et financier international, surtout après 1980 et tout particulièrement encore en 2007-2008. Toutefois, malgré ce soutien, la création monétaire inflationniste, appuyant l’accumulation des capitaux financiers et réels ainsi que la rentabilité financière, se heurte donc toujours aux pressions sur les salaires et les dépenses sociales ainsi qu’à l’insuffisance du développement, si considérable soit-il au plan mondial, des capacités et de la demande des populations. D’où, la récurrence et la tendance à l’aggravation des risques des suraccumulations, surproductions et déflations en chaîne, jusqu’aux menaces très graves pesant sur le dollar. Pour rompre avec ces risques persistants, on doit pouvoir s’engager dans une toute autre création monétaire. Cela se rapporterait non seulement à un relèvement des dépenses pour la population, comme à l’issue de la crise systémique de l’entre-deux-guerres, mais désormais, par hypothèse à une prédominance du développement des populations elles-mêmes de toute la Terre et dans leur masse. Cela renvoie à l’avancée d’une sécurisation de l’emploi et de la formation partout, ainsi qu’à une expansion sans précédent et à une socialisation radicale des services publics de développement des personnes.

 


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