L'Europe fait sa crise
Nouvelles baisses des places financières européennes tirées vers le bas par la Bourse de New York.
La France, qui réunira un mini-sommet européen samedi, dément proposer un plan anti-crise de 300 milliards d’euros pour soutenir les banques.
Les Bourses européennes ont pour la plupart terminé en net repli jeudi dans le sillage de Wall Street, malgré le vote par le Sénat du plan de sauvetage des banques américaines.
Les places européennes ont été tirées vers le bas par la Bourse de New York, où le Dow Jones perdait 2,29% et le Nasdaq 2,74%.
A Paris, l’indice CAC 40 a lâché 2,25%. L’EuroStoxx 50 a perdu 1,95%, Londres 1,80% et Francfort 2,51%. Milan a reculé de 1,65%, Madrid de 1,61%, Oslo de 5,88% et Stockholm de 0,98%.
L’inquiétude sur l’état de santé de l’économie américaine est grande à la veille de la publication du rapport mensuel sur l’emploi aux Etats-Unis, qui devrait montrer une nouvelle poussée du chômage.
L’incertitude pesait également sur le marché, qui s’interrogeait sur le vote de la Chambre des représentants sur le plan de sauvetage de 700 milliards de dollars vendredi, a ajouté Anthony Conroy.
En effet l’accord du Sénat à la version amendée du plan de sauvetage des banques américaines, la "Loi sur la stabilisation économique d’urgence de 2008", n’a pas soulevé l’enthousiasme des investisseurs.
Ceux-ci attendent fébrilement le vote de la chambre basse, dont le rejet avait provoqué une chute historique du Dow Jones lundi.
Les marchés ont également réagi négativement à l’annonce, par la Banque centrale européenne, du maintien à 4,25% de son taux directeur.
Le 19 septembre dernier, les Européens applaudissaient la présentation du projet de plan Paulson comme une solution américaine à un problème américain. Moins de deux semaines plus tard, le Vieux Continent doit se rendre à l’évidence : la crise financière a traversé l’Atlantique, y compris dans ses aspects les plus redoutables.
Le sujet sera au cœur du « G4 », surnom donné à la réunion qui se tiendra samedi à Paris, à l’initiative de Nicolas Sarkozy, les dirigeants allemand, italien et britannique, le président de la Commission, José Manuel Barroso, celui de l’Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, et celui de la BCE, Jean-Claude Trichet.
Une « source gouvernementale européenne » a indiqué à l’agence Reuters que Paris allait proposer à ses partenaires la mise en place d’« un fonds de 300 milliards d’euros » pour le sauvetage du secteur bancaire, auquel chaque pays de l’Union contribuerait à hauteur de 3 % de son PIB. Sans plus de précision. La ministre de l’Économie française a d’abord déclaré en être au stade de « la formulation des idées ». « Il n’y a pas un plan à l’œuvre », a-t-elle précisé pour signifier que rien n’était tranché. Peu après, Bercy a publié un « démenti catégorique ».
Il faut dire que l’idée d’un schéma calqué sur le plan Paulson aux États-Unis est généralement rejetée en Europe, et tout particulièrement à Berlin.
sur le fond, les dirigeants européens ont rivalisé de sévérité, ces dernières semaines, pour fustiger les « dérives du capitalisme financier » et « l’idée folle » de la liberté totale du marché. En pleine crise, ces postures peinent à faire oublier l’activisme de l’Union européenne en faveur de la dérégulation, de la déréglementation et d’une politique économique et monétaire tout entière tournée vers le soutien aux marchés financiers, au détriment de l’emploi, de la croissance, du développement humain.
Cette politique ultralibérale, au fondement de la crise actuelle, comme de celles qui l’ont précédée, fut inspirée, dans le sillage des années Reagan aux États-Unis, par les cercles prêchant la « modernisation » de la finance, le soutien à « l’innovation » et à la prise de risques dans ce secteur, la libre circulation des capitaux, l’ouverture des marchés et la confiance dans les vertus « autorégulatrices » de ces derniers. Un catéchisme popularisé, entre autres, par le fameux groupe des Trente rassemblant financiers privés et banquiers centraux parmi lesquels Jean- Claude Trichet, gouverneur de la Banque centrale européenne.
Ces dogmes sont inscrits au coeur même des traités européens, et singulièrement du traité de Lisbonne que Nicolas Sarkozy et ses homologues européens espèrent toujours faire adopter en dépit de l’échec manifeste des politiques économiques et monétaires qu’il codifie.
Le traité de Lisbonne laisse intacts les pleins pouvoirs de la BCE. « Ni la Banque centrale européenne, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peuvent solliciter ni accepter des instructions des institutions, organes ou organismes de l’Union, des gouvernements des États membres ou de tout autre organisme », indique l’article 130 (ex-article 108 TCE).
Ni la croissance ni l’emploi ne figurent parmi ses missions. En revanche, il est prévu qu’elle offre son appui au marché financier, par des opérations visant à mettre à disposition des institutions financières les liquidités dont elles ont besoin (protocole nº 4 relatif aux statuts de la BCE).
Ces opérations de refinancement ne sont assorties d’aucune condition sur la destination des crédits : opérations financières ou investissements utiles à la croissance et à l’emploi. Moduler les conditions d’allocation de ces crédits en fonction de leur destination permettrait, pourtant, de décourager la spéculation. Et d’éviter les crises à répétition…
Ponction du livret A, emprunt, etc : le gouvernement veut faire payer les Français. Pour venir en aide aux banques des milliards d’euros sont dégagés en quelques jours. Le patron de Dexia empoche un parachute doré de 4 millions. Les marges de manœuvres existent donc !
Eviter un assèchement du crédit, sauver les banques et les épargnants en cas difficulté : le gouvernement a multiplié les engagements sur la crise financière.
Pour renflouer la banque franco-belge Dexia, le gouvernement a promis trois milliards d’euros et dispose d’environ deux semaines pour boucler le financement de l’opération.
La Caisse des dépôts (CDC), "bras financier" de l’Etat, injectera 2 milliards d’euros pris dans son portefeuille d’actions.
Concernant le milliard promis directement par l’Etat, la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, a évoqué la possibilité d’utiliser une partie des recettes de la privatisation d’EDF effectuée depuis décembre 2007 (3,9 milliards d’euros au total).
Mais cette somme est en théorie destinée à financer un plan d’investissement dans les universités françaises voulu par le président Nicolas Sarkozy lui-même. Le ministre du Budget, Eric Woerth, a d’ailleurs aussitôt exclu un tel montage. "L’argent des universités, c’est pour les universités", a-t-il martelé.
Une autre piste serait de recourir plus simplement à un emprunt. C’est celle qu’a privilégiée le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, à la sortie du conseil des ministres.
"Après tout, il s’agit d’un investissement (…) Il n’est pas aberrant qu’un investissement, en la matière, soit financé par de l’emprunt", a-t-il dit.
Pour compenser le resserrement du crédit aux entreprises, François Fillon a par ailleurs évoqué la possibilité de "réaffecter" au financement de l’économie les "excédents de la collecte" du livret A.
L’idée de puiser dans l’épargne populaire destinée aux logements sociaux pour financer des PME fait toutefois grincer des dents à gauche et suscite un enthousiasme prudent jusque dans les rangs de l’UMP. "Il faut trouver des ressources" mais sans "perdre de vue que tout cela doit être sécurisé", a réagi le patron des députés UMP, Jean-François Copé.
L’Etat pourrait aussi lever des fonds en procédant à des privatisations partielles. Mais l’opération serait peu rentable alors que les Bourses ne cessent de baisser et aucune cession n’est programmée dans l’immédiat.
Autre engagement, garantir le moindre euro déposé dans les banques.
Mais le Premier ministre a assuré que le gouvernement interviendrait "en amont pour éviter la faillite d’une banque", ce qui coûterait moins cher qu’une indemnisation des clients.
Et dans une telle éventualité, le Fonds de garantie des dépôts, créé en 1999 et alimenté par les banques adhérentes, entrerait en action à hauteur de 70.000 euros par déposant.
Pour trouver d’éventuels financements supplémentaires, l’Etat pourrait alors encore mettre à contribution la CDC et son portefeuille d’actions de quelque 50 milliards d’euros ou recourir à l’emprunt.
Cela creuserait bien sûr à plus ou moins long terme la dette publique de la France, déjà bien supérieure à l’objectif de 60% du PIB fixé par le pacte de stabilité européen, mais le gouvernement y semble résolu si nécessaire.
"Soit les établissements bancaires sont à l’abri de ces risques, ce que je crois, et cela ne changera rien sur le plan budgétaire. Soit il y a une crise européenne majeure et la question doit être traitée comme telle dans l’intérêt des Français", a résumé le Premier ministre.
Dans ce cas, la France pourrait vraisemblablement compter sur l’indulgence de ses partenaires européens, dont beaucoup se trouveraient dans une situation similaire.
Le Sénat américain a lui approuvé mercredi par 74 voix contre 25 le plan de sauvetage du système financier américain de 700 milliards de dollars après l’avoir modifié.
Le vote du texte a été précédé de l’adoption d’un amendement introduisant dans le plan du secrétaire au Trésor Henry Paulson des réductions d’impôts et un relèvement du plafond de garantie des dépôts bancaires.
La version amendée du texte doit désormais être examinée par la Chambre des représentants, qui avait rejeté lundi la version initiale du plan. Elle pourrait se prononcer vendredi.
Les marchés mondiaux espèrent une adoption rapide par le Congrès américain de ce plan de sauvetage, l’Europe se mobilisant pour trouver les moyens de renforcer le système financier face à la tempête.